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14/01/2009

Eclairages sur l’esclavage

lumieres.jpgEsclavage et Lumières
Jean Ehrard
André Versaille, 2008

(par Anne-Marie Mercier)

Le livre de Jean Ehrard, dix-huitièmiste de renom, sur la question de « l’esclavage colonial et l’opinion publique en France au 18e siècle » (c’est le sous-titre du livre) est passionnant à de nombreux égards. L’histoire de l’évolution de la pensée du temps sur la question est longue et complexe (Les détours de l’Encyclopédie forment un chapitre entier, avec un tableau fort utile) l’auteur la conduit jusqu’aux années qui précèdent la révolution de 1789 et s’arrête aux projets des réformateurs issus de la société des Amis des Noirs fondée à Paris en 1788. Il intervient dans des débats récents et prend une position claire, celle de l’historien des idées qui demande de revenir aux originaux et de remettre les faits en contexte. Certains propos choqueront sans doute ceux qui attendent une répétition des condamnations portées contre le dix-huitième siècle, ou à l'inverse d'autres qui imaginaient que les Philosophes avaient amené l'abolition. Le propos n’est pas ici pour l’auteur de dénoncer encore une fois (sa position est claire sur l’horreur de l’esclavage), ni d’analyser tous ses aspects, mais de tenter de comprendre comment cela a pu exister dans une époque qui se disait civilisée et comment les esprits ont commencé à s’ouvrir sur ce problème. Son point de vue est donc orienté vers les occidentaux, vers la France.


Ainsi, à la question de savoir s’il faut condamner les écrivains français de l’époque qui auraient profité de l’esclavage, l’auteur apporte des réponses, nuancées sur les faits et claires sur les méthodes utilisées pour les reconstruire. En l’occurrence, on a affirmé beaucoup sans preuve : Montesquieu a certes acheté quelques actions de la Compagnie des Indes, mais pour le compte de l’Académie de Bordeaux, et à une époque où le commerce de celle-ci était tourné davantage vers l’Asie que vers l’Afrique. L’idée que Voltaire profitait du commerce des esclaves, lancée par un faux document en 1877, a eu la vie dure et si c’est de l’ordre du possible (il a pu profiter du commerce de Nantes, mais le commerce d’esclaves ne représentait encore à cette époque qu’une part des activités du port), rien n’est démontré formellement, de même qu’il n’est pas prouvé que le bateau qui a porté son nom y ait été mêlé. Sur ce sujet, de nombreux auteurs (cités avec précision) et même le Guide Vert de Bretagne, se sont recopiés les uns les autres et ont affirmé et condamné avec force sans se préoccuper de la validité de leurs sources. Demeure cependant le constat d’une certaine indifférence chez Voltaire, étonnante pour nous, et que ces considérations n’effacent pas.

Un chapitre examinant le Code noir remet celui-ci en contexte. Si l’horreur des châtiments réservés aux fugitifs est bien connue, on connaît moins la partie protectrice de ce code qui demande que l’on assure une nourriture suffisante (les portions étant comparées à ce que recevait un soldat ou à la nourriture ordinaire d’un paysan de l’époque), un repos dominical, la culture libre d’un lopin, etc. Les problèmes liés au non respect de ces lois par les colons et l’évolution de ces lois dans un sens de plus en plus restrictif (notamment sur la question de l’affranchissement) montrent que le Code noir pour être bien connu doit être vu dans son évolution. Il est montré également que pour comprendre l’époque qui l’a édicté, il faut connaître le sort qu’elle réservait à ses propres travailleurs : à la même époque les domestiques sont condamnés à mort par pendaison en cas de vol chez leur patron. La cruauté du temps à l’égard des classes laborieuses est un arrière plan nécessaire à l’atrocité du sort des esclaves.

Textes et images donnent une idée de la représentation que les contemporains se faisaient des esclaves et de l’information dont ils disposaient : récits de voyages et fictions offrent un portrait contrasté de ce savoir et de son orientation. L’Encyclopédie s’intéresse « plus au travail qu’au travailleur » et la plupart des images dans les autres ouvrages visent au pittoresque, jusqu’à la Révolution. Les fictions proposent parfois des héros qui contredisent les stéréotypes raciaux, mais sans impact réel sur les faits. En revanche, la réflexion juridique et philosophique est plus efficace. Le chapitre sur la question du droit, qui ramène à la source de la pensée esclavagiste et à ses justifications est tout à fait passionnant. On y voit la position de l’Eglise, celle des discours scientifiques (d’où vient la couleur des Noirs ? n’y a-t-il qu’une seule espèce humaine ?), et celle des juristes à travers l’héritage du droit romain.

Dans ce débat, l’apport de Montesquieu est fondamental, non seulement dans L’Esprit des lois (notamment le chapitre XV « de l’esclavage des nègres »), mais aussi dans les Lettres persanes et les Pensées, qui montrent une pensée complexe et cohérente qui renverse les justifications anciennes de l’esclavage. Après Montesquieu, l’esclavage ne peut plus être vu comme le résultat d’un contrat (par la naissance, par le droit de la guerre, par la vente) et n’a donc plus de justification possible. Pourtant, certains contemporains (comme bien des lycéens aujourd’hui) ont mal lu Montesquieu et ont interprété ses propos à rebours. Ceux de Diderot, Raynal et Rousseau, inspirés par Montesquieu, ont été plus clairs et Jean Ehrard cite le Contrat social : « le droit d’esclavage est nul, non seulement parce qu’il est illégitime, mais parce qu’il est absurde et ne signifie rien. Ces mots, esclavage et droit, sont contradictoires : ils s’excluent mutuellement ». Diderot et Rousseau, après Montesquieu, sauvent le siècle de Voltaire…

http://www.andreversailleediteur.com/

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