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Chacun cherche son éléphant...

elephant3.jpgUn éléphant peut en cacher un autre
collectif d'illustrateurs - textes de François David
Sarbacane, 2005

(suivi d'un entretien avec Emmanuelle Beulque, éditrice)

(par B. Longre)

Imaginez que l'on demande à des illustrateurs aux univers très différents de représenter un éléphant : jeu auquel se sont prêtés plus d'une trentaine d'entre eux - à la demande des éditions Sarbacane, chacun proposant une vision personnelle de l'animal : du réalisme au merveilleux, du naïvisme à l’ultra graphique, chaque représentation animale reflète des mondes intérieurs uniques.
La plupart de ces illustrations grand format en disent beaucoup à elles seules et on se surprend à "écouter" ces récits muets, en y superposant ses propres histoires ; un second fil conducteur, cette fois textuel, permet néanmoins de donner une belle cohérence à l'ensemble : les textes en vers libres de François David (dont on ne présente plus le travail par crainte de se répéter, tant il est abondant et de qualité…), qui s'est penché sur chaque illustration et qui livre son regard d'écrivain et ses réflexions tour à tour amusantes (par le biais de nombreux jeux de mots), mélancoliques ou oniriques.

On appréciera tout particulièrement certains dessins très originaux, comme celui d’Emmanuel Kerner entre absurde et folie, ou la beauté poignante de l’aquarelle d’Eric Giriat (un éléphant ballon en forme de larme…) ; ailleurs, on s'attarde à contempler la création quasi métaphysique de Chloé Poizat, à s'amuser du choix décalé de Serge Bloch, de la cocasserie de celui d’Eric Héliot (un éléphant affublé de ses deux « trompes »…) ou encore du clin d’œil à Magritte signé André Sollie. On admire aussi la force du trait d’Olivier Balez, qui incarne la tranquille pesanteur de l'animal, l’émouvante épure statuesque de celui de Régis Lejonc, ou encore l’illustration en 3D de Matthieu Roussel, empreinte de nostalgie.

Ce livre éléphantesque, protéiforme, prétexte à rêver en se laissant porter par les poèmes et/ou les images, est pur plaisir ; et incite chaque lecteur à imaginer - et pourquoi pas créer -, à son tour, « son » éléphant, celui qui ne ressemblera à aucun autre...

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Mais au fait, pourquoi l'éléphant ?

Emmanuelle Beulque, éditrice chez Sarbacane, travaillant de conserve avec le directeur éditorial et fondateur Frédéric Lavabre, a répondu à cette question, entre autres ; elle le fait avec enthousiasme, revenant sur la genèse de ce projet, et montrant ainsi combien chaque étape de ce long travail collectif fut un vrai plaisir.

Quelle a été la motivation initiale de ce projet ?
L’envie de consacrer un livre pour petits et grands à cet animal exceptionnel - exceptionnel par la taille, le physique, la force mais aussi par l’éventail d’évocations qu’il peut susciter : le nomadisme, la sagesse, la mémoire, la lenteur, la fragilité aussi, puisque c’est une espèce en voie de disparition…
Un animal qui entretient un rapport particulier à l’homme : sauvage ou domestiqué, star des zoos et des cirques, il est aussi le symbole d’un mode de vie disparu, lointain cousin des mammouths, il fait figure de survivant d’une époque révolue. Et puis on a tous un rapport affectif à l’éléphant, lié à l’enfance : Babar, le colonel Hatti du Livre de la jungle, pour les plus célèbres, c’est de façon générale un personnage récurrent de la littérature enfantine.

Etait-il prévu de longue date ? Comment avez-vous pu rassembler un si grand nombre d’illustrateurs pour un seul album ?
C’est en effet un projet qui a nécessité une longue maturation ! L’idée au départ était de constituer une anthologie de textes, anciens ou modernes, issus de romans, de poèmes, de pièces de théâtre même, ayant pour point commun de parler de l’éléphant, puis de confier ces textes à un illustrateur pour les mettre en images. Mais le projet piétinait, quleque part il manquait de « sel »…
Et puis nous avons eu l’idée d’inverser le procédé, ce qui devenait autrement plus stimulant : nous avons demandé à un grand nombre d’illustrateurs, sans nous fixer de limites de genre ou de style, de donner librement leur vision de l’éléphant, sans autre contrainte que celle d’un format de belle taille – sujet oblige ! Une carte blanche en quelque sorte. Et surtout sans texte pour commencer. Juste une invitation : Dessine-moi un éléphant.
Un projet presque loufoque, sans queue ni tête apparemment. Nous pensions n’intéresser qu’une poignée d’illustrateurs et nous avons eu l’heureuse surprise, après avoir lancé un certain nombre de ces invitations, de recevoir un accueil enthousiaste. Il a fallu augmenter la pagination et finalement arrêter de solliciter d’autres illustrateurs, sous peine de devoir refuser l’un ou l’autre pour de stupides raisons de place…

Avez-vous eu à faire des choix ?
Nous ne sommes absolument pas intervenus sur les images qui nous arrivaient les unes après les autres dans un joyeux désordre. Confiance absolue dans le travail d’artistes que nous avions choisis au départ pour leur univers personnel, singulier : nous étions très loin d’un travail de commande.

Qu'appréciez-vous dans le travail d'écriture de François David, qui a pu vous inciter à lui proposer cette collaboration originale ?
Tandis que les images arrivaient, dans leur grande diversité, nous avons cherché un auteur à la fois désireux et capable de mettre son style et ses mots au service des images proposées, comme une sorte d’écho sonore à la proposition visuelle. L’inverse du schéma classique en album jeunesse, en somme. Il s’agissait d’illustrer par des mots la vision créative des artistes.
François David, avec son talent de poète, son goût pour le jeu et son esprit ouvert, toujours prêt à rebondir sur une idée insolite et nouvelle, nous a tout de suite paru la perle rare à cet égard. Qu’il ait accepté de se prêter au jeu fut déjà une joie. Mais quand ses premiers textes ont voyagé jusqu’à nous par les canaux du mail, nous avons été comblés.
Car la qualité de sa réponse est à la hauteur du projet hors normes que nous voulions consacrer à l’éléphant. François David s’est totalement imprégné des images avec une justesse, une finesse, une perspicacité et une sensibilité incroyables. Certains textes sont drôles, d’autres engagés, d’autres encore extrêmement émouvants – tous sont admirablement construits. C‘est bien simple : je ne me lasse pas de les lire et les relire. Pas plus d’ailleurs que de feuilleter l’album !

L'ordre dans lequel les illustrations se succèdent est-il délibéré ?
Comme je l’ai évoqué plus haut, nous ne voulions pas nous enfermer dans quelque ordre que ce soit au départ. Le principe étant de montrer la richesse et la diversité des réponses, des regards, des styles, sur un thème fort lancé presque comme un thème de jazz ou de rap, comme base d’improvisation. Mais il a bien fallu assembler tout cela : il fallait trouver un rythme, ménager des surprises… nous nous sommes appuyés sur le travail de François David pour cela, en collaboration avec lui d’ailleurs. On peut dire que ce livre a vraiment été conçu collectivement, à tous les stades ! Et le plus réussi dans tout cela, c’est qu’on ne sait plus qui préexiste du texte ou de l’image – là n’est pas la question, le livre existe par lui-même. Né de croisements multiples, il forme désormais un tout.

Envisagez-vous de construire d'autres ouvrages collectifs ?
Si l’on en juge par le plaisir que nous avons eu, tous, à réaliser ce livre : auteur, illustrateurs, éditeur, et par le plaisir qu’il semble déjà procurer à ses lecteurs, petits et grands, ce qui nous réjouit forcément, nous sommes évidemment très tentés de renouveler l’expérience. Nous y réfléchissons !

propos recueillis par B. Longre, octobre 2005

http://www.editions-sarbacane.com

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