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De l'indianité, de l'humanité.

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Dix Petits indiens
Sherman Alexie
traduit de l'anglais par Michel Lederer
Albin Michel, Terres d'Amerique, 2004
Parution en 10-18, janvier 2009

 

Ten Little Indians (Secker & Warburg, 2004)

 

(par B. Longre)

 

Le titre de ce recueil évoque instantanément la chansonnette des "Dix petits nègres" (aux affreux relents colonialistes, popularisée par Agatha Christie dans un roman policier devenu en politiquement correct And Then There Were None) et l'autre version de la comptine, plus connue aux États-Unis, qui parle de « dix petits indiens » ; mais contrairement à l'écrivaine britannique, Sherman Alexie est conscient de la provocation contenue dans ce titre : peut-être une manière de mettre sur le même plan Noirs et Indiens d'Amérique (les deux peuples ayant subi des souffrances plus ou moins similaires de la part des "colons" américains) ou bien une façon de contrer les stéréotypes indélébilement attachés au "Native American", l'Amérindien. Car Sherman Alexie, Indien Spokane/Cœur d'Alène, né en 1966 dans une réserve de l'État de Washington, sait de quoi il parle quand, tout au long de ses récits et de ses romans, il ne cesse de raconter la condition indienne, thème récurrent de son œuvre ; mais ces parcours spécifiques (moins pathétiques ici que dans son recueil précédent, Phoenix, Arizona, qui se centrait sur la vie à l'intérieur de la réserve) lui permettent aussi d'explorer avec finesse les dysfonctionnements inhérents à la société américaine et de remonter aux sources de ce qui compose la «spécificité» de l'identité indienne — pour peu qu'on puisse la définir vraiment — et plus généralement, les méandres et les complexités de l'âme humaine et la difficulté d'être différent, ou... des avantages que l'on peut en tirer.

La protagoniste de la première nouvelle, The Search Engine, une jeune étudiante indienne, a compris combien les Blancs peuvent trouver les Indiens "romantiques" et entretient son image énigmatique, profitant des stéréotypes ethniques en cours : "Si les blancs pensaient qu'elle était sereine, spirituelle, sage simplement parce qu'elle était une Indienne (...) alors Corliss n'avait aucune raison de les contredire". Une revanche pourtant bien maigre, semble-t-il, au regard des maux endurés par ses ancêtres, mais une revanche tout de même...

Dans Phoenix, Arizona, l'un des personnages, un jeune homme qui a fréquenté l'université (contrairement à la majorité de ses contemporains), se dit en marge, se voit comme un Indien «spécial». C'est sur ces Indiens-là que se concentre ce nouveau recueil et le terme «spécial» fonctionne comme un leitmotiv, à travers une galerie de personnages qui sont tous plus ou moins à part, des Indiens enfin sortis de la réserve pour affronter le monde "blanc", certains s’en sortant mieux que d'autres. Mais qu'ils soient étudiants, hommes d'affaires, poètes, sportifs, politiciens ou SDF, tous ont une préoccupation similaire, plus ou moins ostensible, plus ou moins consciente, mais toujours sous-jacente : la définition de leurs racines, de leur indianité et de leur place dans le monde.

 

shermanalexie4.jpgMême si ses récits se posent d'emblée dans un contexte clairement cadré (être un Amérindien aujourd'hui), il n'empêche que les tentatives répétées de Sherman Alexie pour faire exploser les nombreuses barrières ethniques ou communautaires débouchent sur la recension réussie de quelques traits communs à toutes les cultures, à tous les peuples, et sur de belles leçons humanistes. C'est Corliss (The Search Engine), qui recherche un poète Spokane dont personne n'a jamais entendu parler, qui est l'une des premières à le comprendre (« La peur de la poésie était multiculturelle.») Dans le cas de Richard, le narrateur de Lawyer’s League, les pistes se brouillent : son père est «African American » et sa mère « Native American » ; lui a décidé de « devenir le premier sénateur moitié Noir moitié Indien » !

 

La lucidité de l'écrivain ne cesse de nous étonner tout au long de cette quête identitaire désespérément joyeuse. Un autre narrateur (The Life and Times of Estelle Walks Above) de déclarer : « Je ne sais pas nécessairement ce qu'un Indien est censé être. Après tout, je ne parle pas la langue de ma tribu et je suis allergique à la terre (...) "Spokane" signifie "Enfants du Soleil" mais je suis légèrement allergique au soleil. » ; ainsi, il affirme vouloir s'accrocher à ce qu'il y a de meilleur chez les Indiens (leur excentricité, leur sens artistique, leur sens de la communauté) tout en rejetant le pire (la dévalorisation de soi-même, l'alcoolisme, la misogynie et la violence !), pensant ainsi se réconcilier avec ses racines pour mieux vivre dans une société « blanche ». Cette nouvelle est aussi une satire accablante de l'esprit « libéral » (entendez « de gauche » en français) et de l'alliance douteuse que la mère du narrateur, Estelle, a contracté avec les Américains blancs : « Ma mère et moi sommes les otages des contradictions coloniales » déclare-t-il avec humour et une pointe d'acidité.

 

Plus on avance, plus les définitions de l'identité indienne s'accumulent et s'annulent mutuellement, et paraissent relever plutôt d'un savoir transitoire, confus et intuitif, que d’une définition tranchée. Les Indiens sont-ils condamnés à rester des étrangers sur un territoire (les Etats-Unis) qui leur appartient de fait, à errer dans un entre-deux indéfini et indéfinissable, à être d’éternels déracinés à qui il ne reste que l'humour ? Ou bien sont-ils destinés à « s'intégrer », de gré ou de force ? Dans tous les cas, pour Jackson Jackson, un clochard de Seattle : « Nous les Indiens, nous sommes de grands conteurs, des menteurs et des fabricants de mythes… » Une définition qui sied à un écrivain (qu'il soit Indien ou non) ; Sherman Alexie a l'intelligence subversive des grands, celle de ne ménager personne, pas même les Indiens, pas même sa propre fonction.

 

(article paru en février 2004)

 

www.10-18.fr

 

http://www.randomhouse.co.uk

 

http://www.albin-michel.fr/

http://www.fallsapart.com/

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