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L’Afrique m’avait salement rattrapé

couv_7729.jpgSarcelles Dakar
Insa Sané
Sarbacane, collection Exprim

(par Christophe Rubin)

Il faut lire Sarcelles Dakar. La seule troisième partie, racontant le voyage en Casamance d’un jeune homme de dix-neuf ans, mérite que ce roman soit acheté et lu.
Insa Sané, slameur et comédien. D’après la liste des albums qui composent la « bande son » qui précède le texte (Erykah Badu, Bob Marley, Oxmo Puccino, Public Enemy, The Roots…), il a des oreilles. Il a aussi une vraie plume et il sait surprendre son lecteur… Ce roman de formation, qui alterne les songes prémonitoires et l’action, dénude peu à peu son héros, Djiraël, et le découvre à lui-même au fur et à mesure qu’il s’approche de l’Afrique de ses ancêtres. Au début, ce ne sont que de petites histoires de banlieue entre jeunes : amours et arnaques de débutants, avec le langage qui va avec. Tout cela semble bien superficiel, à juste titre : même le père absent – il est retourné au pays – et le malaise éprouvé par le fils semblent banals. Il s’agit dans un premier temps de dire cette banalité, en tant qu’absence de repère et de sens, dans la vie comme dans le roman.

La famille, doublement décomposée, est d’origine sénégalaise. Si l’intégration semble évidente, avec une mère qui travaille double et joue aussi le rôle du père reparti au pays, il reste toutefois un manque, en effet : le père est doublement absent, physiquement et moralement apparemment. C’est pourquoi Djiraël refuse d’abord de suivre sa famille lorsqu’ils sont tous appelés à aller voir ce fameux père, là-bas. Mais l’énergie de la mère parvient à le convaincre que l’appel est impérieux.

Dakar ne sera en fait qu’une étape après Sarcelles. Un sas de décompression, comme s’il était nécessaire de prévoir plusieurs étapes avant l’essentiel, un peu de la même façon que dans les rites qui se succèdent pour marquer les étapes, notamment les départs successifs : de Sarcelles, de Dakar… C’est en effet lorsque la famille prend l’autocar pour la Casamance que le roman décolle vraiment vers une autre dimension. On a presque de la peine à concevoir que ce sont les mêmes personnages et le même auteur. Tout devient magique, grâce au regard du personnage, qui accède à un nouveau monde et nous fait partager son attention grandissante : « le siège qu’on m‘avait attribué se situait près des portes arrière. Tant mieux : je ne voulais rien manquer des paysages qui s’offriraient à nous tout au long du trajet. » Le narrateur voudrait encore ralentir le temps. Quand il prend le bac à Balingô, il suggère le plaisir particulier de ce genre de moments propices au rêve. « Le bateau était complètement rouillé et j’avais l’impression d’être Tom Sawyer sur les rives du Mississipi. La traversée fut calme et agréable… mais brève, trop brève ! »

L’effet est d’autant plus saisissant que le personnage n’adhère pas d’emblée au mythe du pays natal. Le regard, tout fasciné qu’il soit, reste réaliste et démystificateur, comme s’il s’agissait à la fois de faire adhérer le lecteur et de suggérer une première série d’épreuves, pour sortir de la métropole africaine et d’un statut de « francenabé ».

« Tout le monde était prêt, le chauffeur a démarré. Il était très tôt, mais on s’est vite retrouvés piégés dans les embouteillages. La route était en chantier, ce qui forçait les usagers à circuler sur le bas-côté. Notre car venait de s’engager dans un cortège sans fin. Le voyage ne faisait que commencer et déjà, je regrettais de ne pas avoir tiré une autre place. L’odeur du gasoil envahissait le véhicule et moi, j’étais en première ligne ! On avançait au ralenti ; il aurait été plus simple, plus rapide et plus agréable de descendre et de marcher. Le soleil pointait à l’horizon, ce qui n’était pas forcément bon signe. Si la chaleur s’en mêlait, on était cuits ! Aux portes du Rufisque, le bouchon prenait des allures de cataclysme routier.
A peu de choses près, le Rufisque du XVIIIème siècle devait être le même que celui d’aujourd’hui. Les canaux d’eaux usées enveloppaient la route. Seuls les marchands ambulants tiraient profit de notre adresse – ils proposaient aux automobilistes des petits sachets d’eau, des mouchoirs, des éventails et, chose curieuse, du pop-corn ; comme si le spectacle en valait la peine ! Afin de contourner l’embouteillage, notre chauffeur a pris une petite voie qui longeait l’Atlantique. Le panorama était peu réjouissant : chaussées sales, maisons insalubres. Les canalisations, qui se déversaient dans l’océan, formaient une boue épaisse et malodorante. On m’avait pourtant parlé de Rufisque… en bien. »

Le retour dans la famille s’accompagne de longues déclarations d’accueil, qui sont l’occasion de commencer à mettre des mots sur le manque.

« Il est vrai que la plupart d’entre vous êtes nés en France et que vous ne connaissez que très peu de choses  de vous-mêmes. Mais un tronc d’arbre peut rester cent ans dans l’eau, il ne deviendra jamais crocodile. »
Pourtant, le narrateur reste encore un peu sarcellois… S’il s’éloigne du village, s’enfonce dans la forêt une première fois et s’assied au pied d’un arbre, c’est pour fumer un « petit pète », dont le contenu illicite a voyagé dans la doublure de son sac à dos. Cela, sous le regard d’un vieillard tapi dans l’ombre… Mais c’est lorsque vient une griotte pour parler du père que tout bascule vraiment… Un autre personnage, semblant sortir d'un conte, apparaîtra ensuite...

http://www.editions-sarbacane.com

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