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10/12/2008

La musique, passionnellement, éternellement

ladyday.jpgLady Day, histoire d’amours
Alain Gerber
Fayard, 2005 / Le Livre de Poche, 2008

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

Il faut toujours prêter attention aux sous-titres, lorsqu’il y en a. Celui du dernier roman d’Alain Gerber, « histoire d’amours », pourrait paraître anodin et passe-partout ; c’est le contraire, et le pluriel y est capital. Car la vie de Billie Holiday (1915-1959), pour brève qu’elle fût, a été une suite d’amours et, il faut bien le dire, de désamours – ce que le récit, en pas moins de 600 pleines pages, fait passionnément découvrir.

 

Eleanora Fagan, ou Eleanor Halliday, ou Nora, ou Bill, ou Lady, ou Billie Holiday (selon les périodes et les narrateurs) eut-elle la destinée qu’elle méritait ? Si l’on en croit Melissa, journaliste qui l’a bien connue, oui : « Le blues, le jazz et Billie Holiday se contrefichent de l’éternité. Ils ont déjà le plus grand mal à envisager leur avenir, et leur passé les talonne. Ils vont de déboires en excès et se fabriquent ainsi de toutes pièces un parcours semé d’embûches, cachant aux autres et se dissimulant à eux-mêmes qu’ils tournent en rond. Leur vie n’est qu’artifice. Ce sont les acteurs d’un mélodrame écrit de leur propre main ». Pourtant, cette éternité, Alain Gerber et sa verve inimitable contribuent grandement à la forger.


Certes, les déboires de Billie Holiday furent innombrables : les ratages musicaux, la drogue, la prison (processus de cause à effet), les violences (parfois délibérément recherchées, car « l’homme est méchant, ou bien c’est une chiffe »), les désillusions sentimentales, les mauvaises fréquentations, les quêtes désespérées (celle du père), les pertes irréparables (celle de la mère : « Tellement de choses ne me sont pas arrivées… Ou me sont arrivées en trop, comme la mort de Sadie… »), les rejets – ceux des autres et, au premier chef, ceux de soi-même : «Nora n’a jamais aimé sa voix », dit sa mère. « Ce que j’ai peur, maintenant, c’est qu’elle ait jamais trop aimé le reste non plus ».

 

Désamours et amours : au milieu de tous les hommes (et de toutes les femmes) que Billie, une nuit, quelques semaines, quelques mois, a connus et aimés, un seul est intouchable, celui avec qui l’intimité est si grande, la compréhension si immédiate qu’ils n’ont pas besoin de mots ou de caresses pour s’entendre (et aussi se brouiller) : Lester Young, le «Président», «Pres», saxophoniste de génie qui a déjà vécu sous la plume d’Alain Gerber. Lui seul comprend que le véritable et unique amour de Lady Day, c’est la musique : « La musique s’était éprise de cette fille. Un amour comme celui-là ne se trouve pas sous le pas d’un cheval, et moi, Lester Willis Young, j’aurais prétendu me faire le rival de la musique ? La musique avait besoin de tout l’amour de ma Lady ».

C’est bien la passion de la musique qui remplit les pages de Lady Day, cette musique qui est « toujours le même miracle », et dont le verbe littéraire tente de reproduire le rythme, le phrasé, la mélodie, l’harmonie. Roman qui sonne (dans tous les sens du terme), roman polyphonique, suivant le procédé déjà utilisé dans les narrations jazzistiques précédentes de l’auteur : faire parler l’héroïne et ceux qui l’ont connue, avec leurs voix, leurs timbres, leurs tessitures diverses – procédé identique, mais toujours porteur de contrepoints et de tonalités différents, exercice de style s’adaptant à toutes les existences, à tous les protagonistes, Louie, Chet, Charlie, Billie…, qui par la magie de l’écriture sont devenus dans notre mémoire des héros. Rien de tel que la fiction romanesque pour rendre compte de la vérité.

 

http://www.fayard.fr/

 

http://www.livredepoche.com

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