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19/05/2003

L'homme, les anges et les bêtes

tsepeneag1.jpgAttente

Dumitru Tsepeneag

Traduit du roumain par Alain Paruit
Éditions P.O.L., 2003

 

(par Jean-Pierre Longre)

Au début, l’un des éléments du décor général est planté : un jardin public où des enfants heureux, sous la surveillance des bonnes et des nurses, jouent entre les bancs occupés par des personnes âgées, et contemplent fascinés un vieillard qui fabrique des ailes. Rassurant ? Pas vraiment, car dès ces premières lignes, l’image de ce joli parc apparemment anodin se peuple d’animaux étranges qui s’allongent sur le sol ou sautent lentement, de chiens « aux pattes torses » comme les bancs, et le vieillard est en passe de transformer l’un des enfants en être volant. À la fin, aux confins d’une forêt dangereusement mystérieuse, le long d’une voie où plus aucun train ne passera, un aigle de plus en plus grand plane comme un vautour et descend sur une halte ferroviaire et mortifère où le dernier chef de gare, isolé depuis des jours et des semaines, n’attend plus que sa propre métamorphose en oiseau géant.


Entre ce début et cette fin, entre « souvenir » et « attente » (titres des première et dernière nouvelles), 34 autres textes évoquent, décrivent, racontent, suggèrent, esquissent, imposent, formant un tout structuré et continu. Des récits qui nous échappent, comme le cycliste qui, sentant que quelque chose change, tente désespérément de rejoindre le parc de son enfance d’où il est obligé de s’éloigner (« Je sens qu’il risque de m’échapper, je dois intervenir, le reprendre en main », peut aussi se dire le lecteur). Qui nous échappent, ou plutôt fuient ce réel quotidien auquel nous nous accrochons par le truchement des rues, des maisons, des arbres, des tramways, autant d’éléments dont la solidité ne tient pas longtemps devant la puissance du rêve. Les tramways peuvent mener dans de lointaines régions ouatées où évoluent d’étranges êtres ailés ; la rue peut se transformer en océan sous la pression d’un voilier qui vient accoster là, au bord du parc, sans crier gare ; les maisons, les arbres abritent plus ou moins bien contre la pluie ou la neige des hommes à l’âme enfantine qui oscillent entre l’ange et la bête (beaucoup d’ailes et d’oiseaux dans ces pages), qui rêvent de s’envoler mais n’échappent pas au risque de se faire renverser par une voiture, qui sont comme prisonniers de l’ici-bas horizontal alors que le là-bas vertical nourrit leur désir d’apesanteur.

Dumitru Tsepeneag, qui depuis les années 1980 s’est fait connaître en France par ses romans en roumain et/ou en français, est connu en Roumanie pour avoir, entre autres, fondé en 1964 le mouvement « onirique », aux antipodes du « réalisme socialiste ». Attente est composé de textes, en majorité inédits, qui datent de cette période. Beau témoignage de cette volonté d’irruption de l’irrationnel dans la littérature. Dans ces nouvelles ni vraiment fantastiques ni vraiment merveilleuses, entre réel et imaginaire, entre cauchemar et rêve, entre ressassement et étonnement, on attend, mais, un peu comme chez Beckett, on ne sait pas vraiment ce que l’on attend : la possibilité d’un monde différent, transformé par la puissance de l’inconscient, une solution à des questions tellement enfouies qu’on n’arrive pas à les formuler ? Récits en suspension, où les ouvertures vers autre chose, vers les infinies possibilités de la vie, sont suggérées et laissées à l’initiative du lecteur.

http://www.pol-editeur.fr/

http://www.complete-review.com/reviews/romania/tsepend.htm

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