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Esthétique de l'énigme

yveswellens3.gifIncisions locales
Yves Wellens
Editions Luce Wilquin, 2002

(par Jean-Pierre Longre)

Yves Wellens a publié trois ouvrages : Le cas de figure (Didier Devillez, Bruxelles, 1995), Contes des jours d'imagination (Didier Devillez, Bruxelles, 1996) et Incisions locales. Tous trois ont en commun d'être composés de récits divers, particulièrement brefs dans Le cas de figure, plus étoffés dans les deux autres recueils. Nouvelles ? Contes ? Fables ? Tous trois ont aussi en commun d'appartenir à un genre difficilement identifiable, mais en outre et surtout d'entretenir avec la réalité des rapports d'autant plus intéressants qu'ils sont complexes et indéfinissables. Si dans Le cas de figure, le fait divers journalistique, le témoignage de seconde (ou de troisième) main, le rapport apparemment froid et distancié d'événements étonnants établissent une relation à la fois décalée et fascinante entre le lecteur et la matière narrative, dans Contes des jours d'imagination, les récits prennent une ampleur et une coloration qui tournent plus volontiers à l'apologue insolite, à la limite du fantastique.

Incisions locales serait comme une synthèse, un aboutissement mûri, un approfondissement des deux livres précédents, comme une exploration verticale dans la matière même de ce qui fait la narration : la déconstruction de l'événementiel et la construction de l'écriture.

Les six récits du recueil obéissent à une unité de lieu : une Ville jamais nommée mais que l'on reconnaît facilement, surtout lorsqu'on sait que l'auteur " vit, écrit et meurt à Bruxelles ". Ni description exhaustive, ni déambulation poétique, mais plutôt évocation d'un ensemble urbain, repérable dans sa globalité et ses détails, des profondeurs duquel paraissent s'échapper des histoires, des rencontres, des conversations situées à des époques différentes (l'Occupation, la période coloniale, les années 1960, la contestation étudiante de 1968, le capitalisme triomphant), jusqu'à une mise en question radicale, et néanmoins mystérieuse et ambiguë, de la toute-puissance citadine. Parcours chronologique dans lequel il est inutile de chercher un clair enseignement historico-moral ou une évidente leçon philosophique, mais qui sollicite les tréfonds de la mémoire et de l'oubli ; comme le dit l'un des personnages : " Il faut qu'il y ait de l'amnésie, c'est clair !... Je ne veux pas d'un éternel présent ; mais, en contrepartie, pas non plus d'un éternel passé ! Quand un marécage doit absorber une lourde pierre, il y met parfois beaucoup de temps ; mais il finit toujours par l'absorber... Dans le cas qui nous occupe, nous devrons seulement attendre que l'amnésie se reforme et se recompose... ".

Incisions locales est un livre qui s'accroche à des réalités (spatiales, historiques, humaines) sans verser dans le réalisme ou le naturalisme. Yves Wellens, dans le style impeccable qui caractérise tous ses recueils - un style incisif (évidemment...) où se combinent l'objectivité du classicisme et le mystère du non-dit -, tire la force de sa prose de la profondeur de son imagination et de son travail de la forme. Le triptyque dont Incisions locales est le troisième volet se construit sur une esthétique de l'énigme qui, loin de laisser le lecteur sur sa faim, le sollicite tout entier, lui donnant à jouer un rôle primordial dans l'élaboration même de l'œuvre.

C'est la " règle " que l'auteur s'est fixée dès Le cas de figure : "Il n'est pas vrai que Wellens soit quelqu'un de trop prudent dans ses jugements, ni qu'on ne trouve aucun agrément à sa conversation. Simplement, il excelle dans cet exercice, qui consiste à ne connaître qu'un très petit nombre d'éléments d'une question, et à soutenir le plus longtemps possible une conversation avec ces seuls éléments : de sorte que c'est son interlocuteur qui doit compléter le reste.
C'est une règle dont il ne s'est jamais départi. Il se peut qu'elle s'applique à toute son existence, et même à l'existence tout entière."

http://www.wilquin.com/

http://www.devillez.be/contes.htm

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