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Céline, autre et tel qu'en lui-même

autreceline.jpgUn autre Céline
De la fureur à la féérie - deux cahiers de prison

Henri Godard
Editions textuel, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

Présente-t-on encore Henri Godard ? Henri Godard, l’auteur en 1994 de l’indispensable synthèse que constituait Céline scandale et, plus encore, quelque dix ans auparavant, d’une Poétique de Céline qui fit entrer de plain-pied l’argotier absolu dans le giron de l’Alma mater, jusque là réticente à l’accueillir. Henri Godard, surtout, l’éditeur des quatre volumes de la Pléiade. C’est de cette prestigieuse signature que s’enrichit un coffret de ce que l’on qualifie de « beaux livres ». Si vous comptez parmi vos amis un célinolâtre, ne cherchez pas plus loin ce que vous lui déposerez sous le sapin.

Le but poursuivi dans Un autre Céline est annoncé sans ambages : « Ce panorama, dressé hors de toute visée biographique et même hors chronologie, afin de donner leurs justes proportions à quelques-unes des composantes du paysage de Céline, ne cherche pas à en faire une étude systématique. Mais l’iconographie est là pour prendre le relais de l’analyse. Elle aussi, de manière différente, est de nature à enrichir la lecture des textes en montrant visuellement des images que le romancier ne laisse affleurer que par des coups de projecteurs toujours brefs ».

La nouveauté ne réside donc pas tant dans les commentaires que dans l’agencement de l’imagier, du « chosier » que nous sommes invités à  parcourir. Une réelle atmosphère se dégage de ces pages, celle qui conditionna l’émergence d’un style. Ambiances de ports et de cafés de marins, affiches d’époque, lieux de spectacle, coupures de journaux pro et contra, ruines de villes bombardées, portraits d’actrices sublimes, clichés de l’exposition « Le Juif et la France », salle d’attente comble d’un dispensaire médical de banlieue, tableaux de maîtres flamands, pas de danse de Lucette à la barre… L’œil du flâneur qui entamera cette chaotique randonnée à rebours aura parfois l’impression qu’on lui a greffé la rétine de Céline, et que son regard se superpose au sien. Une réussite, même si les thèmes pourraient être déclinés à l’envi (les esprits pinailleurs déploreront par exemple l’absence des animaux).

 

Le deuxième volet réserve une émotion supérieure au premier : il permet de plonger dans l’intimité du tracé et du phrasé céliniens, grâce à la reproduction en fac-similé de deux carnets manuscrits, rédigés durant l’emprisonnement à la Vestre Faengsel de Copenhague, lorsque Céline attendait que fût décidée son éventuelle extradition. Le grain du papier, de grande qualité, rend à la fois la consistance et la fragilité de ces cahiers pour écoliers danois, sagement lignés (et même margé pour le second). L’écriture de Céline s’y déploie dans son jaillissement, son fourmillement et son effervescence. Et pour cause, car ces dizaines de feuillets recèlent l’essentiel des éléments qui allaient servir de matrice à Féerie pour une autre fois et à la trilogie allemande. Vers la fin, les notations, en majorité télégraphiques, gagnent en syntaxe, partant en gravité. Les mentions fugaces du cataclyste (« Tout est un trou. », « les ombres incohérentes ») se doublent des accents du moraliste (« L’effroyable danger d’avoir bon cœur : il n’est pas de plus horrible crime, plus implacablement traqué, minutieusement, qui n’est expié qu’avec cent mille douleurs. »). Au fur et à mesure se mêlent au flux mémoriel des citations des classiques que Céline relisait en cellule. On y croise Boileau, La Rochefoucauld et bien entendu son inséparable Chateaubriand.

 

Engeôlé, tout destin suspendu, Céline ne philosophe pas. Il se souvient, et cela suffit à entretenir sa nostalgie, ses aigreurs et sa hargne. Mots jetés en vrac, noms de lieux, sobriquets parodiques, aphorismes, métaphores, croquis : voici un long télégramme qui nous parvient de l’outre-là et nous vise directement au trognon.

Ce trésor est complété d’une dizaine de lettres d’une tout autre tonalité, à la pianiste Lucienne Delforge. On y entrevoit un Céline bienveillant (mais ne l’était-il pas envers toutes ses lointaines maîtresses ?), adressant des conseils, des vœux de bonheur et, une fois n’est pas coutume, des mots tendres. Fait notable : il pousse la confiance jusqu’à évoquer sa création et le ressort essentiel de celle-ci : « Je ne voudrais pas mourir sans avoir transposé tout ce que j’ai dû subir des êtres et des choses. » Un tel aveu ne se lit pas innocemment quand on connaît la suite des événements… Comme il est d’ailleurs difficile de réprimer un sourire quand Céline affirme, en 1936 : « Et puis le Danemark est un endroit avant tout heureux – Je voudrais y aller si je le pouvais – c’est bien gentil l’enfer perpétuel mais un petit peu de paradis tout de même ça repose. ». Nous en reparlerons en 1946, cher Louis-Ferdinand…

 

 

http://www.editionstextuel.com

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