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Pour un théâtre citoyen

deldime3.jpgManifeste pour une éducation au théâtre
Roger Deldime

Lansman, La montagne magique, 2004

 

(par B. Longre)

 

Publié à l'occasion du dixième anniversaire du théâtre La montagne magique et du 25e anniversaire de l'association Promotion Théâtre, ce petit ouvrage d'une vingtaine de pages redéfinit quelques grandes tendances et orientations qui peuvent permettent au théâtre de rester un art florissant et d'inciter encore et toujours le public à l'apprécier et à s'y rendre.
L'auteur réaffirme les valeurs et les spécificités intrinsèques du théâtre en rappelant qu'il est avant tout "un cérémonial communautaire dans le quotidien anonyme (...) Le collectif partagé face à l'individualisme débridé", qu'il doit "proclamer sa différence qualitative", face au consumérisme ambiant "dans un univers de produits calibrés pour plaire immédiatement aux consommateurs" — un engagement appréciable, certes d'une franchise que certains jugeront démesurément "militante", mais qui a le mérite de vouloir "éveiller" les consciences, dans une démarche que l'on pourrait qualifier de brechtienne. De même, Roger Deldime, dans une langue brillante, s'en prend au culte du zapping, de l'instantané, au "spectacle" consommé et digéré passivement, dans un même mouvement spiralaire, aux "envahissantes formes de communications qui ne communiquent pas", qui tournent sur elles-mêmes et construisent du vide : "navrants miroirs aux alouettes qui donnent à voir et à entendre sans donner à comprendre."

Il prône un théâtre citoyen, "un véritable service public" qui, sans être forcément élitiste mais sans céder à la démagogie actuelle de nombreux médias ou de ceux qui nous gouvernent, doit pouvoir tisser des liens entre les individus, tout en développant leur esprit critique et leur sens esthétique en élevant leur niveau culturel. Ouverture des possibles, le théâtre a un rôle civique, au même titre que les autres disciplines artistiques ("la culture est un formidable outil d'émancipation"), il est une "enclave d'utopie au cœur du réel." ; on se souviendra des propos d’Edward Bond, grand penseur au service du théâtre et de l'humain, affirmant qu’un théâtre de qualité doit aussi pouvoir changer le monde et le réel...

 

Pour ce faire, il est nécessaire de s'adresser avant tout au public (ainsi que Roger Deldime l'explique, le théatron est le lieu d'où l'on voit, l'espace du spectateur, et non l'espace scénique), aux plus jeunes, qui représentent l'avenir : "à quoi bon prétendre développer la culture (...) Si, en même temps, on ne développe pas auprès de tous les citoyens - dès leur plus jeune âge - des apprentissages qui en sont l’indispensable condition d'accès." Il ne suffit donc pas de faire goûter au théâtre de façon morcelée, temporaire, de donner à voir sans proposer en amont et/ou en aval une éducation du regard, sans apporter des clés d'écoute et de vision, sans prolonger le spectacle par des activités de sensibilisation ou d'accompagnement, "un travail de fond permanent". Une priorité : la formation des enseignants et des éducateurs, "afin qu'ils deviennent des passeurs concernés", condition sine qua non d'une évolution des pratiques pédagogiques.

On pourra reprocher à l'auteur quelques généralités gratuites ("à une époque où la langue ne cesse de s'appauvrir" en est un exemple…) ou de verser dans une démagogie qu'il récuse par ailleurs ; en particulier lorsqu'il insiste sur le "mystère" de la création (toute "magie" peut se décrypter à condition de maîtriser quelques notions dramaturgiques ou techniques d'analyse…), que les jeunes spectateurs doivent "vivre de l'intérieur". Une démarche en soi innovante, qui se fonde sur le principe que l'apprentissage devient naturel lorsqu'il se fait pratique, au contact de l'acte théâtral, rappelant la méthode de "la main à la pâte" (on a parfois l'impression de lire certaines instructions du Bulletin Officiel de l’Education Nationale…) ; démarche qui a cependant la fâcheuse tendance de reléguer la maîtrise des savoirs à l'arrière-plan, alors que ceux-ci sont indissociables de la pratique ; ainsi, lorsque Roger Deldime affirme que la connaissance du fond et de la forme de la représentation "amoindrirait le plaisir de la découverte, de l'aventure", nous sommes en droit d’être dubitatifs… Pourquoi les deux démarches ne pourraient-elle pas être complémentaires, de la même façon que l'instruction va de pair avec le divertissement (ou "l'enchantement" comme le dit si bien auteur), le jeu avec le texte ? Il est vrai que la préoccupation première de l'auteur est la représentation per se, même si l'importance de l'écriture n'est jamais loin.

Il reste que cet ouvrage a le mérite de poser des questions essentielles et de proposer quelques pistes concrètes à tous ceux, qu'ils soient parents, enseignants, éducateurs, metteurs en scène ou dramaturges, ayant envie de transmettre ; un manifeste dont les idées rejoignent le contenu d’un petit livret passionnant, L’art de devenir spectateur, co-écrit par Michel Dieuaide et Maurice Yendt, fondateurs du Théâtre des Jeunes Années de Lyon (désormais le TNG, Théâtre Nouvelle Génération, sous la direction de Nino D’Introna) ; on y lit, entre autres choses, qu'il "n'y a pas de théâtre vivant sans public vivant, c'est-à-dire, sans spectateurs avertis et critiques" et que "le théâtre peut alors divertir à la fois les sens et l'intelligence des spectateurs." ; Roger Deldime, de façon similaire, par son militantisme désintéressé et son engagement, convainc lui aussi en grande partie et l'affirme sans relâche : "l'éducation artistique, désormais, doit être une priorité politique".

 

http://www.lansman.org/

 

http://www.theatremontagnemagique.be/

 

La montagne magique
centre de diffusion d'animation, de formation et de documentation théâtrales pour l'enfance et la jeunesse
rue du Marais, 57
1000 Bruxelles
Tél. 02 210 15 90

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