Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01/12/2008

Désirée, née posthume

DesireG.jpgDésirée
Marie Frering
Quidam éditeur, 2008

 

(par Romain Verger)

 

Collaboratrice de longue date de la revue La Main de singe où elle a fait paraître ses premiers textes, Marie Frering signe son premier roman chez Quidam. Un récit bref et dense, composé de fragments, comme autant d’ébauches de cette enfant éponyme, saisies du dedans comme du dehors. Orpheline de père et de mère, Désirée est élevée par Nami et Pelam, ses tante et oncle. Une écriture qui épouse les replis intérieurs, zones de retrait et de compensations oniriques que s’est inventée la petite fille pour dire l’absence et la surmonter.

Désirée, marquée au fer blanc de la coupure, de la séparation, liée presque ombilicalement à ce centre absent, à ce manque d’assise et de fondement, qu’elle entretient et questionne intérieurement et quotidiennement en assistant Nami, marchande en coutellerie et taillanderie sur les marchés. Petite bonimenteuse chantant les mérites des lames familiales et de leur tranchant sans égal. Née sous le signe de la blessure (son « visage écarlate du nouveau-né » labouré de « coups de griffes acérés »), elle trouve dans le mal son remède, par le besoin de se frotter à ce qui coupe et taille pour rapiécer les morceaux de son roman familial, n’hésitant pas à broder, ravaudant trous et lacunes, les mailles manquantes de son histoire et de sa préhistoire. « On peut coudre ensemble des pans de montagne mais si la couture est mal faite, il y aura un jour une avalanche. »


Ainsi le récit devient-il le patchwork et l’écheveau de ce canevas identitaire, fût-il fantasmatique : « nous allons de couteaux en ciseaux réajuster la coupe du monde, retoucher, raccommoder s’il le faut les tissus mal assemblés ». Désirée aime les livres — ils remplacent les poupées —, parce qu’ils cousent les mots en phrases, tous ces mots qui font l’inventaire du monde et qu’elle saisit au vol (« érable, cerisier, mimosa, acacia, anorak… »,  îlots orphelins à son image, fragments désassemblés d’une parentèle inconnue et anonyme : « le lit de Désirée est un drap de mots soudés aux articulations ».

 

En guise de thérapie, l’enfant joue avec l’absence, dans des séances ou rituels punitifs et sadiques, ravivant l’objet du manque, le tenant aussi à distance et s’en rendant maître, manière de se délester temporairement de son habit de victime pour endosser celui de coupable : « Désirée compare, d’une année sur l’autre, les présents et les absents des Trois Suisses et de La Redoute. Il s’agit de son peuple, trente pages d’un peuple d’enfants photographiés sans parents. Le peuple des orphelins. […] Désirée découpe deux armées adverses d’enfants, les garçons habillés de vert, les filles habillées de bleu. […] Les enfants sont collés par trois points de colle sous le torse, ainsi les ciseaux de Désirée, au fur et à mesure que la bataille fait rage, les blesse, les ampute, des têtes sont coupées, des membres taillés en pièces, le rouge de l’éclair teinte de plus en plus un côté ou l’autre selon l’issue de la bataille ».

 

Désirée revendique fièrement sa naissance posthume. Elle a su en tirer sa force, parvenant à faire parler les morts et les esprits, les fantômes du passé. Aussi lui faut-il réinvestir ce champ pour lui insuffler la vie, à la manière d’un chamane. Lorsqu’elle se rend au cimetière, sur la tombe de ses parents, elle arrache les fleurs et dispose à leur place des coupelles remplies de miettes et d’eau pour y attirer les oiseaux. De même, elle récolte les os de poulet de ses camarades de classe, grave une lettre sur chacun d’eux, puis les enterre selon le rite aléoute parce que les poulets transportent les âmes des morts. Désirée croit en la force de l’esprit, en l’influence des présences immatérielles et des pouvoirs de la nature : « Il existe bien des personnes irremplaçables et qu’on n’a jamais rencontrées ».

 

De même, le récit s’applique, fragment après fragment, à remonter la lignée généalogique du personnage. Désirée n’a pas de parents, mais Marie Frering les lui retrouve, en la réinscrivant dans une filiation imaginaire et romanesque. Enfant destinée à être Désirée, fille, petite fille ou arrière petite fille de toutes ces figures d’enfants déshérités : Rémi, Tom Sawyer, Huckleberry Finn ou David Copperfield, et autres « enfants de tous les siècles et de tous les pays qui se sont immortalisés par le malheur, la piété, le courage, le génie, le savoir et les talents ».

De ce point de vue-là, le roman est aussi une réflexion sur le statut du personnage de fiction : celui-ci ne gagne-t-il pas peu à peu son épaisseur de sa filiation, de l’héritage littéraire qui l’a porté ? Aucun personnage, fût-il un être de papier par nature, n’est en ce sens orphelin.

 

Mais Désirée est aussi destinée à l’être par son nom, affiliée aux homonymes qui ont traversé l’histoire : fille de la chaloupe Désirée qui quitte Nantes en 1806 pour chavirer à l’entrée du port de Brest ; fille de Désirée Diguet, couturière et rêveuse qui parle aux âmes et qui, devenue clocharde, meurt de froid dans la rue en 1957 ; fille de Désirée Lacédémone, née en 1706 et privée de ses parents criminels ; fille encore de Désirée Foucher, étendeuse de papier née en 1725. Un roman qui questionne l’identité, ses fractures, et qui s’en remet aux pouvoirs invocatoires de l’imaginaire infantile pour nous mener à ses racines les plus profondes.

http://www.quidamediteur.com/

Les commentaires sont fermés.