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Un hymne intime à l’échange

tubes.jpgTubes. La philosophie dans le juke-box

Peter Szendy

Les Editions de Minuit, 2008

 

(par Christophe Rubin)

 

Comment expliquer la persistance auditive de certains tubes, un peu comme certaines images lumineuses provoquent une persistance rétinienne ? Ces chansons qui, en dépit de leur « mélodie obsédante », semblent confiner à la plus extrême banalité peuvent-elles prétendre à la dignité d’un objet philosophique ?

L’écrivain Peter Handke avait écrit un Essai sur  le juke-box ; Peter Szendy en a d’ailleurs placé un extrait en exergue de son livre, avant d’explorer le phénomène des « tubes ». C’est Boris Vian qui aurait popularisé ce terme dans ce sens, notamment dans une chanson de 1957 qui portait ce titre et qui révélait « les accessoires pour faire un succès » : une rencontre banale racontée sur un air non moins banal : rien, donc, qui puisse nous empêcher de nous identifier...

Mais le plus étonnant est que les tubes parlent souvent d’eux-mêmes en tant que tels. Même la chanson Parole, parole, parole – connue en France dans la version de Dalida et d’Alain Delon, après la version originale italienne – est pour l’auteur une allégorie du tube : la mise en scène du déploiement tranquille mais ironique et séducteur d’un air un peu vide qui se donne comme une « force de répétition » et d’affirmation de soi, quelles que soient les paroles qui veulent le rattraper, réduites à « la banalité la plus impuissante », et qui conduisent à l’éternel recommencement de la chanson. Le tube est d’ailleurs souvent difficile à traduire, précisément du fait de ses mots qui « se font oublier ».

 

D’autres analyses suivent, tout aussi étonnantes et évidentes à la fois, qu’il s’agisse de Satisfaction de Mick Jagger ou de Isn’t She Lovely de Stevie Wonder, entendues comme la prise de parole de la chanson elle-même. Bien d’autres titres célèbres sont abordés dans cet essai : Money des Pink Floyd, La Mauvaise réputation de Brassens, I Will Survive de Gloria Gaynor, Around The World de Daft Punk ou encore Killing Me Softly With His Song de Roberta Flack.

 

 

Mais, au-delà de ces exemples éloquents, Szendy entreprend dans son livre de décrire philosophiquement une « logique des tubes » – expression dans laquelle on pourrait entendre les échos d’un titre d’Amélie Nothomb… Le cas particulier de la reprise – faisant cette fois explicitement référence à un titre de Kierkegaard ­– lui permet de creuser la dialectique du banal et du singulier, avant d’étudier quelques films qui ont donné un rôle particulier au tube : un rôle d’indice, dans une perspective criminologique ou psychanalytique, inspirée par un essai de Theodor Reik (The Haunting Melody. Psychoanalytics Experiences in Lfe and Music). La façon dont « le cinéma pense les tube » est dévoilée à travers des analyses de films apparemment très divers : On connaît la chanson, M le Maudit et des films de Hitchcock. L’auteur montre de façon subtile comment le retour caractéristique des airs obsédants joue un rôle dans le destin des personnages, que ce soit ceux du film de Resnais travaillés par les associations d’idées générées notamment par une chanson de Gainsbourg (Je suis venu te dire que je m’en vais) ou M sifflotant un air de Peer Gynt de Grieg avant de perpétrer ses crimes.

 

Comme pour justifier la profondeur de ces chansons apparemment légères, dont ces analyses pourraient avoir l’air d’exagérer la portée, l’auteur fait référence aux phénomènes de censure. En dehors des talibans suspectant la musique en général, la compagnie texane Channel Communications a publié après le 11 septembre 2001 une liste de deux cent cinquante titres à bannir, dont Imagine de Lennon ou What a Wonderful World de Louis Armstrong, dont le message était jugé trop pacifiste pour les circonstances, comme le rapporte Szendy, en plus de toutes les chansons faisant référence à l’aviation. L’interdit révélait alors une crainte face au pouvoir d’enrôlement indirect de la chanson populaire, porteuse d’affects, et hymne en puissance. Le plus bel exemple, évoqué vers la fin du livre, est sans doute Georgia on My Mind, la chanson de Ray Charles qui a eu un vrai pouvoir d’anamnèse et d’interrogation face à un État de Géorgie maintenant des lois discriminatoires jusqu’en 1965 : les célèbres Jim Crow Laws dont le nom avait d’ailleurs été tiré du titre d’une chanson.

 

Finalement, le tube apparaît, pour l’auteur, comme un « hymne intime à l’échange ». Interrogeant Freud, Adorno, Benjamin, Kant et Marx, il conclut que la vacuité même du tube est ce qui lui confère son pouvoir : celui d’ouvrir un espace paradoxal d’indifférenciation et d’échange, un règne de l’interchangeable, qui peut néanmoins ouvrir « un accès vers soi ».

 

 

http://www.leseditionsdeminuit.com

 

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