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Ici, le temps devient espace...

jspitz.jpgL’Œil du purgatoire

Jacques Spitz

L'Arbre vengeur, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

Rares sont les romans qui procurent un véritable vertige en amenant leur lecteur au seuil du vide. L’Œil du purgatoire de Jacques Spitz (1896-1963) fait partie de ces cas-limites qui permettent d’éprouver pour ainsi dire physiquement l’angoisse inhérente aux concepts d’éternité ou d’infini.

« Jacques Spitz ? Connais pas… » Normal, et qui pourra vous en faire grief ? Nous avons affaire ici à l’un des plus éminents représentants de la science-fiction à la française qui, au contraire d’un Pierre Boulle ou d’un René Barjavel, a injustement sombré dans l’oubli. L’essentiel de son œuvre, frappée du sceau de l’imaginaire scientifique, a pourtant été publié chez Gallimard dans les années 30 mais, mystère du tamisage de la postérité, elle n’a pas franchi le cap de la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi que L’Agonie du globe ou encore La Guerre des mouches ne sont plus guère invoqués que par quelques initiés dont le livre de chevet est la monumentale anthologie de Pierre Versins.

L’Œil du purgatoire est le récit d’une expérience aux conséquences affolantes. Poldonski, peintre désabusé en proie au mal de vivre et de créer, y relate sa rencontre rue de Rivoli avec un prétendu « génie » prénommé Dagerlöff. Ce dernier n’a qu’une obsession : remettre en question le principe de causalité qui fait peser sur l’existence humaine un bien encombrant déterminisme. Le savant inocule alors à son nouveau « cobaye malgré lui » un bacille ayant pour effet d’accélérer le sens de la vision, au point de la rendre anticipative. Résultat : Poldonski se retrouve doué de la faculté de contempler une projection future de ce que sera l’être ou l’objet qu’il a devant lui. Si, dans un premier temps, les choses lui apparaissent plus vieilles d’un jour ou deux (un verre ébréché, une fleur fanée ou un aliment pourri), le processus s’emballe et le narrateur contemple alors le monde tel qu’il sera dans plusieurs mois, plusieurs décennies, plusieurs siècles…

 

Le tour de force de l’auteur est non seulement d’avoir mené à son terme le plus logique l’évolution de cette spirale infernale, mais aussi d’avoir envisagé toutes les répercussions d’une telle aberration sur le psychisme d’un individu. Poldonski comprend rapidement que, assistant en avance rapide au cours du temps, il va assister à la mort des individus qui l’entourent, à la débâcle de son cadre familier, à l’inadmissible mais inéluctable évolution d’un univers qui va se peupler de cadavres, puis de squelettes et enfin de… Mais de quoi, au juste ?

 

À la croisée du surréalisme et du modernisme, ce texte dépasse de très loin les attentes que l’on projetterait a priori sur un « roman de genre ». Véritable trou noir littéraire, il ouvre un questionnement philosophique que l’on sait destiné à rester béant mais vers le centre duquel on se précipite, dévoré par la curiosité. La fragilité du réel, la relativité du temps, la révolte vaine de la chair et du cœur, la persistance de la mémoire ; rien n’a été négligé par Spitz qui, tantôt sur une page tantôt d’un trait, sonde en parfait pessimiste la précarité de notre condition.

Le style suit, quant à lui, en acuité la progression du don maudit qui afflige le protagoniste. Rendue d’abord par une écriture acérée, reflet de l’état d’esprit suicidaire qui l’habite avant d’être contaminé à son insu, la voix de Poldonski gagne progressivement en souplesse, se déploie dans la luxuriance des détails quand il s’agit de dépeindre la décrépitude des chairs, et se résout dans l’énigmatique lumière baignant l’estompement final. Impossible de sortir indemne de ce voyage immobile, mené de bout en bout à travers le regard omniscient (et pour cause !) d’un quidam que le destin a transformé en témoin absolu. Le sens de ce vers du Bateau ivre tout à coup s’illumine : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir. » Sauf qu’ici, l’adverbe « quelquefois » devrait être remplacé par « jusqu’au bout ».

Ce livre est plus qu’un livre. C’est, jouée en solo et sur le mode d’une fugue abyssale, la Petite Musique du Temps, sous la baguette d’un maestro qui s’appelait Jacques Spitz.

 

http://www.arbre-vengeur.fr/

 

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