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15/07/2002

Science et conscience

davidlodge3.jpgThinks (Penguin paperback, 2002)
Pensées secrètes (Payot Rivages, 2002)
de David Lodge
traduit de l'anglais par Suzanne Mayoux

(par B. Longre)

Est-il encore nécessaire de raconter un roman de David Lodge et d'inévitablement en faire l'éloge ? D'y ajouter les épithètes "humain", "divertissant", "réaliste" et "convaincant" ? De conseiller vivement au lecteur potentiel de s'y plonger sans crainte ?
Thinks, comme les autres romans, est habilement construit ; ici, sur le mode de l'alternance narrative : d'abord le journal intime d'Helen Reed, romancière invitée à animer un cours de "creative writing" à l'Université de Gloucester. Helen ne parvient plus à écrire (excepté son journal) depuis la mort soudaine de son mari. Le deuxième journal est tout autre, mais pas moins intime : les enregistrements privés qu'effectue Ralph Messenger, professeur de science cognitive dans la même université ; celui-ci se livre à cet exercice d'abord pour des raisons scientifiques, puis prend goût à ces monologues qu'il souhaite traiter comme matériau brut, des pensées telles qu'elles viennent à l'esprit d'un individu, pour ensuite les retranscrire et les analyser. C'est, d'après lui, l'unique occasion de pénétrer la conscience d'un individu sincère qui dévoile ses fantasmes ou ses pensées les plus secrètes... Et les pensées de Ralph Messenger ne manquent ni de piquant, ni de drôlerie, apportant une petite touche scabreuse à l'ensemble.


Les pensées d'Helen sont beaucoup plus circonspectes, posées, et ces deux personnages ont peu en commun... Mais tout comme dans Nice work, l'auteur s'amuse à faire se télescoper de manière conflictuelle deux univers parallèles qui rarement se rencontrent, ici la littérature et la science ; Ralph explique qu'un jour le cerveau n'aura plus de mystère pour les scientifiques, que ces derniers pourront peut-être créer un ordinateur capable d'imiter les réactions et les sentiments d'un être humain ; s'il se livre à ses séances d'enregistrement du "flux de sa conscience", c'est pour mieux comprendre comment fonctionne cette même conscience ; Helen ne manque pas de riposter en lui rappelant que certains écrivains (Virginia Woolf, James Joyce ou Henry James, pour ne citer qu'eux) ont tenté l'expérience bien avant que le monde scientifique ("froid, sans pitié et réducteur") ne s'empare du domaine de la conscience...

Mais dire que les deux personnages principaux de ce roman se contentent d'incarner les deux pôles de ce conflit traditionnel reviendrait à schématiser grossièrement les intentions de l'auteur, qui s'intéresse aussi à eux en tant qu'êtres humains pensants, vivement brossés et savamment étoffés, en particulier à travers leurs intentions amoureuses. Car Thinks, loin d'être un ouvrage ennuyeux, est avant tout une comédie de moeurs dominée par les multiples tentatives que Ralph Messenger met en oeuvre pour séduire Helen Reed et l'amener dans son lit. Ralph est un coureur invétéré et son attachement à sa femme Carrie et à ses enfants n'y change rien ; pour lui, hédoniste dans l'âme, la vie ne serait rien sans la sexualité et les femmes. Mais Helen n'entend pas céder, pour des raisons personnelles que seul son journal connaît... ; de la même façon qu'elle rejette les avances de l'éminent professeur, elle refuse aussi de lui livrer le réceptacle de ses pensées intimes, lorsque Ralph, sur un coup de tête, lui fait une proposition incongrue : échanger ses enregistrements (plutôt compromettants et loin d'être flatteurs) contre le fameux journal...

Ainsi, de manière à la fois frivole et presque scientifique (après tout, un romancier n'est-il pas un scientifique de l'âme ?), David Lodge s'intéresse à l'adultère, à la trahison et aux déceptions ou aux revirements qui peuvent accompagner ces phénomènes, mais aussi à l'acte d'écrire par le biais d'Helen, la romancière, qui s'interroge : est-il possible d'écrire une séquence fictionnelle totalement objective, qui "décrive le comportement et les apparences, rapportant ce que les gens se racontent mais sans jamais dire au lecteur ce que les personnages pensent, sans jamais utiliser le monologue intérieur ou le style indirect libre pour nous laisser épier leurs pensées secrètes" ? Bien sûr, cela est faisable et l'auteur s'y essaye tout au long du roman : des séquences narratives qui ressemblent davantage à l'écriture théâtrale (avec dialogues et didascalies) qu'à un roman, mais qui fonctionnent néanmoins très bien et apportent une petite touche désuète au roman. N'oublions pas de mentionner quelques croustillants interludes littéraires, supposés être un échantillon des travaux d'écriture des étudiants d'Helen, de brillantes parodies d'auteurs tels que " M*rt*n Am*s " et Irv*ne W*lsh, où Lodge semble s'en être donné à coeur joie.

Fiction réalistico-fantaisiste, Thinks est un ouvrage qui ouvre de multiples pistes de réflexion et dont les personnages énergiques ne manquent pas de nous séduire, puis de nous décevoir, en véritables individus. Il est vrai que l'auteur, dans sa hâte d'en finir, semble vouloir les lâcher un peu rapidement et l'on regrettera le dénouement quelque peu frustrant ; mais unités de temps, de lieu et d'action obligent... Comme quoi il est encore possible d'apprécier un certain classicisme en littérature.

http://www.penguin.co.uk/

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