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La mémoire des Pierres

deltenre1.jpgLa cérémonie des poupées
de Chantal Deltenre
Maelström, 2005

(par B. Longre)

Tout fait sens dans ce palpitant roman, d’un bout à l’autre du récit de Keiko qui relate son séjour au Japon – un pays qu’elle ne connaissait pas en dépit de ses origines. Elle le découvre aux côtés de Pierre, son ami français que la langue et la culture japonaises fascinent. Cela fait maintenant un an qu’ils se sont installés dans un petit appartement, à Tokyo, un lieu que Keiko s’est approprié avec une férocité dont elle seule a conscience (« m’arracher à l’appartement m’est devenu aussi douloureux qu’une amputation »), sacralisant secrètement l’endroit et engageant, au quotidien, un dialogue muet avec les objets et les meubles qui étaient déjà là lors de leur emménagement – elle les dote d’une vie propre (tout particulièrement la collection de poupées alignées au fond d’une alcôve percée dans le mur), entretenant avec chacun d’eux une relation sensorielle particulière, entre attraction et répulsion, une relation qui prend des tournures animistes à la fois belles et inquiétantes.

Peu à peu, elle s’est détachée de Pierre, préférant, à sa présence amoureuse mais passablement étouffante («son amour absolu, son admiration sans bornes, m’éloignent de lui»), une solitude qui, pense-t-elle, peut l’aider à retrouver sa véritable identité, dont elle se sent désormais privée : sa mère a voulu faire d’elle une vraie française, « débarrassée de l’encombrant bagage des origines », tandis que Pierre ne la voit qu’à travers ces mêmes origines – « même en rêve, il a besoin de me savoir japonaise. Il ne peut m’aimer en dehors de cet univers étranger. ». Ce qu’elle désigne comme une « fusion » qu’il lui imposerait lui est devenu insupportable et il lui semble même qu’elle et l’appartement se liguent contre lui chaque jour un peu plus, (« de partout son corps déborde, en proie à l’hostilité des choses »), comme l’humidité et la poussière qui imprègnent les tatamis de la chambre et qui accentuent les crises d’asthme de Pierre – car lui aussi étouffe ici, à sa manière, et l’hostilité du lieu se fait plus prégnante, le gouffre entre les deux amants plus sombre ; à l’image d’un autre gouffre, celui dont la jeune femme sera proche tant qu’elle n’aura pas trouvé une voie à suivre ou à inventer, une manière de se faufiler entre les identités que les autres veulent lui imposer ; située dans un entre-deux « gris », « ni nuit, ni jour », elle ajoute : « c’est ainsi que je vis (…), titubant d’être sans racines comme cet espace, à chaque secousse sismique, vacille sur ses fondations hâtivement creusées dans les ruines. » - tout en cherchant à se débarrasser des accoutrements stéréotypés (symboliques ou concrets) dont on l’a affublée.

Les tensions qui ne cessent de grandir entre les protagonistes et la confusion existentielle et identitaire de Keiko (qui s’accompagne d’un trouble linguistique logique et récurrent - « je perds la mémoire des lettres et des signes ») sont paradoxalement en décalage avec le ton posé, le lent pas de l’écriture soigneusement ciselée, non dépourvue d'un lyrisme soigné, qui s’attarde inlassablement sur chaque mouvement de pensée de la narratrice, chacun de ses gestes, du plus essentiel au plus ténu, sur chacun des échanges entre elle et les choses, qui « s’ouvrent à vous ou se rétractent au plus profond de la matière, rétives. » ; sensible à chaque ombre, chaque grain de poussière, aux moindres modifications de l’espace qu’elle a intériorisé et qui la hante, Keiko l’est aussi avec les pierres, matières mortes qu’elle collectionne depuis l’enfance (serait-ce parce que son prénom signifie « pierre » en japonais ?) – et plus particulièrement les pierres volcaniques, froides et éteintes, mais qui conservent la mémoire du feu des origines qui un jour les a fait vivre.

On l’aura compris : on pénètre ici un monde intime et fragile, chargé de lourds et profonds secrets et, comme Keiko, on y avance avec circonspection, à tâtons, participant à sa quête désespérée et par instants fragmentée, sans parvenir à l’éloigner des fêlures qui la poussent vers des abîmes psychiques insoupçonnables. Ce roman à la fois polymorphe et épuré se bâtit autour d’une multiplicité de paradoxes (de la fascination à la répulsion, de l’amour à la haine, de la matière à l’esprit), de métaphores filées habiles et cohérentes, qui traversent le récit de part et d’autre, le nourrissent aussi, pour en faire une œuvre complexe et surprenante.

http://www.maelstromeditions.com/

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