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Petite fable du racisme et de la tolérance ordinaires

fdavidalibeu.jpgOn n’aime pas les chats
François David et Géraldine Alibeu

Sarbacane, 2006

(par B. Longre)

En des temps bien mouvementés pour les différences et la pluralité (des origines, des couleurs, des opinions…) cet album tombe à point nommé : On n’aime pas les chats se présente comme une fable universelle qui transcende les époques et les lieux, à la fois grave et éminemment ironique, et le texte de François David, illuminé par les étonnantes illustrations pleine page de Géraldine Alibeu, se lit et se relit avec un bonheur toujours renouvelé, chaque lecture apportant des éléments nouveaux et engendrant de multiples échos avec ce que l’on peut lire ou entendre quotidiennement, dans la presse ou autour de soi.

Le point de vue choisi est celui de ceux qui, décidément, n’aiment vraiment pas les chats, une manière très habile de mettre en relief les absurdités de la logique du rejet ordinaire et de la crainte des différences : pourquoi donc n’aime-t-on pas les chats ? « Ça ne s’explique pas. », «C’est comme ça. ». Il faut pourtant bien donner quelque raison, histoire de montrer que l’on reste « humain »...

« On n’aimait pas sa couleur.
On n’aimait pas son odeur.
On n’aimait pas son pelage… »

Les différences physiques ainsi déclinées deviennent des stigmates indélébiles qui renvoient à un racisme épidermique, inexplicable consciemment – sur lequel peuvent ensuite se greffer des peurs liées aux différences culturelles. Les chats sont là et gênent l’horizon étriqué et conservateur de ceux qui n’en veulent plus, des personnages terrifiants et pourtant très familiers, auxquels l’illustratrice a choisi de donner une forme humaine, tout en les privant de bouche et en leur prêtant quelques traits aviaires – de larges mains qui ressemblent à des ailes atrophiées, des visages sombres, un nez pointu qui a tout du bec, de courtes chevelures lissées couleur corbeau à la manière d’un plumage. Les chats sont eux aussi anthropomorphes, et seules leur queue, leurs oreilles et leurs moustaches trahissent leur appartenance à une autre espèce.

 Les habitants tâchent de faire partir ce chat qu’ils ont pris en grippe, «mais lui, il s’incrustait.», et ses « cris aigus et dégoûtants » n’attendrissent nullement ses persécuteurs ; des miaulements insupportables qui incitent ces « gens honnêtes » (on pense à la chanson de Brassens) à lui rappeler qu’il y a bien longtemps, on réservait un tout autre sort à ceux de son espèce : « on les jetait dans l’eau bouillante (…). Il y en a même qui s’en étaient fait des manteaux. »… Un passage qui évoque les anciens pogroms et autres déportations, auxquels certaines illustrations font référence (quand la maison du chat est en feu). Ces menaces déguisées font fuir le chat et les siens (« Ils ont mis le temps, mais désormais ils ont compris.») et les emmènent vers « des pays où on aime les chats. Chacun ses goûts ! » Le désordre que la présence des chats avait engendré fait place à l’uniformisation tant attendue – mais qui se révèle pourtant très ennuyeuse… Une situation propice à la découverte d’un nouveau bouc émissaire…

Le procédé de l’histoire en boucle fait penser à cette fable de Marie Sellier, L’histoire sans fin des Mafous et des Ratafous, qui traitait des conflits ethniques avec tout autant d’ironie. Ici, la simplicité du texte ne lui ôte en rien son intensité et sa férocité, sa force résidant justement dans la brièveté des énoncés, chaque mot, chaque point d’exclamation, chaque coupe paraissant avoir été soigneusement pesé afin de procurer les effets attendus sur le lecteur, qui prendra le parti des chats dont le seul tort est d’être né… chats.

En des temps où il est de bon ton de clamer sa tolérance et son ouverture d’esprit, tout en essaimant insidieusement l’idée qu’il faut aussi se « protéger » des clandestins venus du sud (et qui n’ont d’autres moyens de survie que de rejoindre illégalement nos pays d’abondance) – on ne parle plus de "racisme", mais on préfère désormais se soumettre à l’hypocrisie de réglementations injustes (on connait les nouvelles lois sur l'immigration et on sait dans quelles conditions se déroulent les « reconduites » à la frontière ou encore l’accueil des réfugiés dans les camps européens) qui voudraient nous faire croire qu’elles restent «humaines», ces quelques mots résument bien cette position : « nous, on est pas des méchants. Aussi, on lui a laissé dix minutes. Seulement, cette fois, il devait décamper ! »
Cet ouvrage essentiel s'adresse ainsi à tous les publics sans distinctions — d'âge ou... d'origine !

http://www.editions-sarbacane.com/

de François David
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de Géraldine Alibeu
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