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Parlons des Tchétchènes…

chardon3.jpgLe Chardon Tchétchène
Sous le rouleau compresseur russe
Collection J'accuse..!
Syros, 2003

(par Martine Falgayrac)

Laurence Binet a déjà écrit pour « J’accuse ! », collection militante des droits de l’homme : en 1997 Nakusha l’indésirable dénonçait la condition des femmes en Inde et en Afghanistan. Elle publie cette fois Le chardon Tchétchène, composé de deux récits et d’un dossier documentaire, qui s’inscrit dans le programme d’information mené par Amnesty International sur l’affrontement russo-tchétchène qui perdure. Ce conflit sans fin est marqué de part et d’autre par de graves violations des droits humains.

Les deux premières parties du livre sont des récits mettant en scène des personnages «innocents», l’un civil tchétchène, petite fille ordinaire dans une famille tchétchène ordinaire, le second simple soldat russe exécutant son service militaire. Les deux récits suffisent pour bien comprendre la douleur et l’horreur de cette guerre civile destructrice. Nombre de jeunes lecteurs seront surpris car peu d’entre eux situent la Tchétchénie. D’ailleurs, il aurait été intéressant de placer une carte géographique au début du livre, d’y placer Grozny, Moscou, de remarquer la proximité de régions en pleine actualité (Iran, Iraq…). Les deux fictions croisent étroitement la réalité. Elles pourraient sûrement être proposées en marge du programme d’histoire géographie qui prévoit l’étude de la Russie en classe de 4e mais dans des manuels dépassés par les évènements.

Maaka, le personnage pilier du premier récit, appartient à une pure famille tchétchène fière de sa langue et de sa culture. C’est elle qui raconte, à la première personne. Elle a 9 ans en 1994 quand débute le premier conflit. C’est l’horreur jusqu’en 1996 : l’isolement, le froid, la faim, la folie des rafles où disparaissent tous les « combattants potentiels tchétchènes » de 12 à 60 ans… L’entre-deux-guerres, jusqu’en 1999, est une période de misère dans une capitale soi-disant libérée, un pays en ruine ; les Russes ne tiennent pas leur promesse d’aide à la réhabilitation. Le conflit reprend, les autorités russes profitent de la radicalisation des musulmans tchétchènes ; tout ce qui avait résisté à la folie destructrice de la première guerre est systématiquement pilonné. C’est de nouveau l’enfer pour les civils. Encore la peur des « cagoulés » qui emportent, qui exploitent, qui torturent, qui massacrent. Les proches de Maaka disparaissent, il ne reste plus que sa mère et son petit frère traumatisé, rendu muet par l’horreur, et pourtant considéré comme une « graine de terroriste ». Pour survivre, c’est l’exil la seule échappatoire…

Pavel, lui, est jeune soldat russe au service militaire ; il écrit à sa mère de fin 2001 à fin 2002 ; mais ses lettres subissent la censure… Simple « bleu », il est déjà soldat misérable, humilié, exploité, battu. Envoyé en Tchétchénie contre son gré, soumis là encore à des supérieurs violents et sadiques, il a froid, faim, il mène une « sale guerre » au milieu des ruines ; les autorités russes entretiennent la peur du « féroce » Tchétchène. Pavel doit parfois accompagner les « kontraknikis », repris de justice, anciens combattants, mi-soldats mi-mercenaires qui ont signé un contrat avec l’armée et qui sont des tueurs. Il boit de plus en plus puis il se drogue pour trouver le courage de continuer. Finalement pour lui, la seule échappatoire est la désertion. Sa mère, au début, ne peut croire aux horreurs qu’on lui rapporte, puis elle se rend à l’évidence. Elle rejoint l’association « Mères de soldats » pour savoir ce que devient son enfant…

Le dossier documentaire reprend et complète toutes les informations fournies à travers les deux récits. On y trouve une présentation des deux peuples adversaires, un historique des conflits, une réflexion sur l’attitude de la communauté internationale vis-à-vis du gouvernement de Vladimir Poutine, le détail des efforts menés par des organisations de défense des droits humains (« Mémorial », « Mères de soldats »), des organisations humanitaires (« Médecins sans frontières », qui restent cantonnés hors de Tchétchénie), des organisations internationales (Amnesty International). Ces documents mettent en évidence que les exactions commises en Tchétchénie ne sont pas uniquement imputables à la déshumanisation des troupes ; elles sont aussi encouragées par les autorités militaires et politiques. Les Russes ont toujours voulu se débarrasser des Tchétchènes, mauvaises herbes dans leur champ mais plantes plutôt épineuses… Fort de son identité, le peuple Tchétchène continue à résister… Il est maintenant victime d’une entreprise de destruction massive sous prétexte d’une lutte anti-terroriste, au mépris de toute justice et de tout respect des droits des civils.

Les récits du Chardon tchétchène mobiliseront sans aucun doute les jeunes lecteurs et leur donneront envie d’en savoir plus. En faisant parler Maaka avec Amina l’Algérienne, Laurence Binet rappelle aussi que nombre de peuples ont vécu et vivent encore la terreur. Après l’évocation des évènements en Tchétchénie, comment ne pas éprouver le besoin de partager l’émotion ressentie ? Et tant mieux, il faut au moins parler des tchétchènes («…savoir ce qui se passe et ne rien faire du tout, c’est vraiment criminel. ») : le monde doit avoir conscience de l’horreur et de la barbarie qui règnent encore dans cette partie du monde, ainsi la communauté internationale pourra-t-elle enfin réagir…

 

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