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Leçon d’humanisme

charlesmasson3.jpgSoupe froide
Charles Masson

Casterman, Écritures, 2003

(par B. Longre)

Quand frappe l'hiver, on a tous quelques pensées fugaces pour les plus démunis ; les journaux et les radios se chargent de nous le rappeler et entonnent une litanie (c'est la faute à la froidure...) qui, à force d'être répétée, perd de son sens et devient, comme beaucoup d'autres sujets, une façon de combler le vide. La mauvaise conscience refait surface, mais tout s'efface très vite des esprits qui habitent des corps à l'abri du froid, de la faim et de la déchéance. L'ouvrage de Charles Masson est exemplaire, car il force le lecteur à l'intimité d'un rude face à face : impossible de détourner les yeux, de refermer l'ouvrage et d'ignorer le cheminement d'un homme aux portes de la mort, impossible de se boucher les oreilles et de ne pas entendre la voix de cet anonyme abandonné de tous et son long monologue entrecoupé de jurons et de regrets. D'emblée, le lecteur comprend que ce clochard (avec sa grossièreté, sa brusquerie et son corps qui se délite) n'aura pas la chance de survivre, que son corps va lâcher et que ses pensées, que nous sommes les seuls à connaître, seront les dernières.

Difficile de ne pas le trouver répugnant, dans son pyjama rayé, difficile d'accepter de comprendre pourquoi il s'est enfui de sa maison de convalescence (en pleine campagne), pour une broutille — une affaire de soupe froide que lui a servie l'infirmière de service ce soir-là. Et pourtant, le récit est si bien monté qu’il devient impossible de ne pas ressentir une once de compassion face au destin de cet homme agonisant et qui, toujours continue à avancer, avec en tête l’espoir de rejoindre l’hôpital : il revoit sa vie défiler, son enfance d’orphelin, un père absent, des soirées de beuverie au bar du coin, un mariage raté ; il revient sur le lent processus de clochardisation, sur sa femme, qui l’a abandonné, sur sa fille, qu’il n’a jamais revue et qui appelle maintenant « papa » un autre homme.

Dans le même temps, la mise en scène du récit est habile ; d’autres vignettes se superposent à celle de son parcours, des images figées et muettes de sa famille, de sa fille, de l’infirmière qui a constaté sa disparition et en semble très affectée, des gendarmes qui très vite abandonnent leurs recherches, du spécialiste du service d’oto-rhino-laryngologie qui lui avait proposé de lui faire enlever « la moitié de la mandibule », avec, en voix-off, le clochard : aux regrets succèdent les reproches, sa hargne envers les autres, ceux qui sont bien au chaud chez eux et qui ne pensent pas à lui, tandis qu'il répète inlassablement « même à un chien, on lui amène de la tendresse, enfin au moins un peu ».

Le récit est brut et prosaïque, sans concession, et comme les illustrations qui l’accompagnent, ne cherche pas à embellir la réalité ou à rendre ce clochard sympathique, même si en choisissant de narrer cette histoire à la première personne, l’auteur a certainement compris qu’une empathie était possible ; les images aux traits saccadés, sans raffinement, parfois volontairement proches du gribouillage, reflètent surtout l’inhumanité qui frappe cet humain, alors qu’il traverse, à demi-nu, dans le froid et la neige, une vaste campagne hostile et désolée. Avec beaucoup de modestie, Charles Masson confesse qu’il n’est pas « un professionnel de la BD » mais néanmoins, le lecteur accepte l’authenticité abrupte de ces planches. Ce long chemin est éprouvant, autant pour le clochard que pour le lecteur, et on se surprend à l'admirer pour sa persévérance à survivre, sa ténacité – tout en sachant qu’il est, à plus ou moins long terme, perdu : une âme errante, égarée dans une existence qui n’a pas eu de sens. Sa quête de sens, justement, le mène devant une église, dont les portes sont symboliquement closes : « Merde, si y a un Dieu quelque part, il peut pas aider un pauvre type. (…) Non ! je ne veux pas monter avec toi là-haut !!! Sinon, je me serais allongé dans la neige depuis longtemps. Je demande pas grand-chose ! A vivre avec les copains et à avoir de la soupe chaude. »
L’auteur, médecin, explique dans une post-face éclairante comment quelques rencontres avec des SDF l’ont inspiré et l’ont incité à témoigner «de ce que j’ai vu ou cru voir dans mon métier» ; il donne ici la parole à l’un de ceux que l’on n'a pas pour habitude d’entendre et tente de lui rendre son humanité, sans jamais porter de jugement, sans moralisme aucun : on ne peut que lui être reconnaissant de nous ouvrir ainsi les yeux.

http://www.casterman.com

http://charlesmasson.free.fr/

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