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Le poète clandestin

chenez3.jpgLe Resquilleur du Louvre
Bernard Chenez
Editions Héloïse d’Ormesson, 2005

(par B. Longre)

Pensant pénétrer dans l'univers d'une humanité aux abois, celle des abandonnés rencontrés par hasard au coin d’une rue (et dont on évite soigneusement de croiser le regard, par crainte d'y lire, justement, trop d'humanité) le lecteur entre sans grande méfiance dans le récit d'un "sans domicile fixe" ; de magouilles en combines, entre débrouillardise et roublardise, entre désespérance lucide, nostalgie et illusion comique, le narrateur anonyme se métamorphose pourtant en sage éclaireur, philosophe dépenaillé mais détenteur d'une vérité unique. Les apparences étant ainsi inévitablement trompeuses, ce qui pourrait être une peinture crûment réaliste de la misère s'avère être un roman savoureux où la fantaisie le dispute à une noirceur existentielle qui transcende la simple description des privations matérialistes et des stratégies de survie.

Celui dont on suit les errances a élu domicile dans l'un des plus célèbres musées du monde, le Louvre ; le clandestin arpente ses salles ouvertes ou condamnées, sillonne ses corridors envahis de touristes, s’introduit dans ses passages méconnus, circulant de nuit comme de jour, presque invisible, en vêtements de ville ou bien affublé d'un uniforme dérobé à un employé de mairie dont le badge indique, ironiquement, "François Larcin"… Pour survivre dans ce lieu surpeuplé ou brusquement désert, dans ce conglomérat d'histoire, d'art, de mémoire et de mythe, il a recours au chapardage, au mensonge, à la dérobade, mais les motifs de son séjour vont au-delà du simple confort corporel : fasciné par les richesses qui le submergent et le cernent, il entreprend de découvrir les mystères de l’art et de percer l'énigme de la création, cette indescriptible naissance du Beau.

Le musée et ses habitants muets l'accueillent et le réconfortent, telle la Victoire de Samothrace - "Si elle, décapitée et boitant de l'aile, se retrouve tête de gondole au Louvre, j'ai une chance, solitaire et amoché du coeur, de reconquérir ici l'envie d'exister." Il possède désormais son territoire, certes non sans danger, mais il n'a pas l'intention de l’abandonner, quand bien même le ciel ne lui apparaîtrait plus qu'encadré par les carreaux des fenêtres, toile parmi tant d'autres ; il aime aussi à observer la ville depuis une certaine salle, "face à la dernière fenêtre de la Grande Galerie d'où l'on perçoit la Seine. Vu de cet angle, Paris est une peinture de Marquet. Un pont, trois arbres, le fleuve. C'est gris bleu, noir, vert mélancolique. S'invite une touche de rouge garance qui se dandine, une passante sans doute."

Préférant voir le monde de cette manière, évitant les contacts prolongés avec le reste de l'humanité, il s'en exclut volontairement : "Etre ici s'impose puisque j'y suis en paix." Et pourtant, au contact des oeuvres picturales, naissent de profondes interrogations ; les toiles semblent parfois respirer et vivre librement sous son regard, les personnages lui font des confidences, les paysages livrent leurs secrets ; à d'autres instants, tout semble éteint et le musée n’est plus qu'un vaste cimetière glacial abritant des oeuvres statiques et dénuées de souffle, dont les créateurs ont disparu depuis bien longtemps (" j'ai choisi le Louvre, j'aurais pu choisir le Père-Lachaise.") ; au sentiment d'immanence qui l'habite et le confronte au caractère fugace de l’existence, se superpose paradoxalement l'immortalité des objets du musée ; et l'obsession de l'explorateur, gardien en situation illégale, s'intensifie, prend une ampleur poétique peu ordinaire dans l'attente d'une seconde naissance à tout égard salvatrice, au-delà de la stricte nécessité de la survie au jour le jour.

C'est à une extraordinaire visite que le lecteur est convié, hors de tout circuit balisé – qu’il soit touristique, littéraire ou narratif... Promenade labyrinthique, entre batifolage et mélancolie, course sinueuse à travers le musée, mais aussi le long des chemins de l’enfance, souvenirs toujours prompts à resurgir au détour d'une vitrine ou dans la contemplation d'un tableau, quand les pensées dérivent vers d’autres lieux, par association d’idées. La vision singulière qui nous est offerte provoque un décrochage temporel déstabilisant, confère à la réalité (et au célèbre musée) une texture nouvelle ; le récit progresse par à-coups, de brefs paragraphes en aphorismes, de déviances stylistiques en langue pittoresque, d'un argot cocasse en raffinements poétiques inattendus. Roman en marge de toute mode littéraire (comme son narrateur), Le resquilleur du Louvre laisse des traces indélébiles ; en s’aventurant à la frontière immatérielle qui sépare réel et imaginaire, temporalité et éternité, Bernard Chenez libère des facettes méconnues du musée : désacralisant le lieu et proposant une vision iconoclaste et savoureuse, il l’humanise et le met à la portée de tous.

http://www.editions-heloisedormesson.com/

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