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Festival international du film de Vancouver

vanc4.jpgSous les documentaires, les merveilles d'Asie

 

Retour sur le XXVe Festival international du film de Vancouver qui s'est déroulé du 28 septembre au 13 octobre dernier.

Au calendrier des grands festivals du film, Vancouver suit Toronto de près. Mais au plan de la renommée, la capitale ontarienne creuse l'écart chaque année avec ses vedettes hollywoodiennes et son vaste marché du film.
A Vancouver, depuis 25 ans, l'événement est tourné vers le public, ce qui donne de longues files d'attente dans une ambiance très bon enfant et une programmation cosmopolite adaptée à cette ville-monde.

Ne renoncer à filmer pour rien au monde

Sur le thème général "Une planète, plusieurs mondes" ("Same Planet, Different Worlds"), les documentaires se sont taillés la part du lion. La caméra semble devenue l'émetteur-récepteur principal pour témoigner du monde et satisfaire la volonté d'être en prise réelle avec lui. Ainsi "Rampage", de l'Australien George Gittoes, plonge dans l'un des quartiers les plus déshérités de Miami et filme comme sur Fox News de jeunes rappeurs américains forts en gueule. L'un d'entre eux revient d'Irak, un autre est tué par balle, un troisième lance son premier album... L'enquête voyeuriste change facilement d'objet en plein film, sans évolution des personnages.
Le manque d'écriture se ressent aussi dans "The Railroad All Stars", documentaire espagnol qui suit une équipe de football composée de prostituées guatémaltèques travaillant dans un secteur à haut risque. Cependant, grâce à un habile montage, il en ressort des scènes colorées de la vie de quartier et quelques témoignages très poignants, présentés en gros plan.

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Bien documentés, "Yokohama Mary", du Japonais Takayuki Nakamura, et "Rising Son: The Legend of Skateboarder Christian Hosoi", de l'Américain Cesario Montano, sont les portraits respectifs, sans contradictions, d'une vieille prostituée japonaise et d'un prodige hawaïen de la planche à roulettes. Stimulant, bourré d'adrénaline et de rock sauvage, "Rising Son..." élève un monument à la gloire d'une ancienne idole du skateboard en accumulant les archives, les commentaires et les récits d'exploits sportifs ou festifs. L'ascension fulgurante et la chute vertigineuse de Christian Hosoi (des orgies californiennes à l'incarcération pour trafic de drogue) sont relatées avec précision et avec passion. Toutefois les fins moralistes et promotionnelles du film (produit par un équipementier pour le grand retour du skate !) rendent peu crédibles la rédemption du héros, sincère au demeurant, dont la vie pourtant très détaillée n'est perçue qu'à travers un seul point de vue (qu'on devrait prendre pour celui de Hosoi).
Dans une veine très réaliste, "Ouganda Rising", des Canadiens Jesse James Miller et Pete McCormack, dénonce fortement les exactions et la misère quotidiennes en Ouganda dans les années 2000. Cette chronique du Nord du pays est traversée d'images et de témoignages insoutenables. Avec une introduction didactique contestable, puis une écriture proche des carnets de route d'un pays en guerre, ce film, qui se veut mobilisateur et engagé, reste néanmoins limité à une démarche personnelle, vaillante certes, du journaliste-poète Pete McCormack appuyée par une productrice vancouvéroise dévouée, Alison Lawton, qu a été honorée par l'UNICEF au printemps dernier pour son action auprès des enfants malades du sida.

Plus sobre, modeste et terre-à-terre, "Passabe", des Singapouriens James Leong et Lynn Lee, défend superbement les valeurs de la démocratie et de l'éducation. Par une très belle photographie crue, toute numérique, il suit de près la communauté du village de Passabe, au Timor-Oriental. Les habitants ont bien conscience de la présence de la caméra mais à l'écran, ils vivent simplement leur condition de paysans sur leur île aux paysages fantastiques, très bien cadrés.

 

La mise en scène s'intéresse surtout à la collecte, par quelques émissaires des Nations Unies, de témoignages relatifs aux massacres qui ont suivi le référendum de 1999.
Le cas d'Alexio Elu est mis en avant. Fermier, père de famille, il veut faire la lumière sur son passé milicien et dénoncer ses anciens chefs... Complètement tourné dans la langue régionale, rigoureusement attaché au respect de la dignité des hommes et des femmes qui le traversent, "Passabe" met en pratique les idéaux onusiens. Comme un malheureux gage de courage politique, il a été censuré au dernier festival du film de Djakarta. Montrée ailleurs dans le vaste monde, cette belle démarche, toute à l'échelle locale, sur le terrain, donne à voir un peuple drôle et heureux, bien que son PNB soit le plus bas au monde et que les récents combats l'ont décimé.

 

A la porte de l'Asie

Parmi les très attendus films asiatiques, "Sway", de la Japonaise Miwa Nishikawa, s'est imposé comme un excellent drame familial et juridique. Un air de simple comédie émane au départ, quand le jeune et cool Takeru, photographe à Tokyo, se rend à un repas de famille en province. Il y rencontre Chieko, une amie d'enfance toute mignonne, toute simple, qui travaille à la station-service tenue par Minoru, le frère aîné, timide et effacé, de Takeru.

Le triangle amoureux prend vite forme (Takeru conquiert vite et facilement l'amour secret de Minoru), mais la surprise et la profonde originalité du film dépassent le sentimental. Comme dans un grand Hitchcock, un accident mortel, sur un pont de corde, pousse les protagonistes dans un engrenage dramatique tout bonnement remarquable, à travers notamment le procès, pour homicide involontaire, de Minoru. La réalisation est admirable d'honnêteté et d'intensité, et la performance de Teruyuki Kagawa inoubliable dans le rôle de l'accusé aliéné, victime de lui-même, pris d'accès de folie... Au final, plutôt qu'un mélodrame, une parabole limpide et une belle ouverture hissent définitivement "Sway" au niveau des meilleurs films de Hirokazu Kore-Eda, ici producteur.
Le dernier Kore-Eda, "Hana", est encore une réussite, cette fois dans le genre de la comédie sociale très riche dans les rapports humains, mais encore légère et parfois grossière (à la Imamura). L'action se situe en 1701, au refuge des tout derniers samouraïs. L'histoire gravite autour de l'un des plus maladroits d'entre eux, un jeune premier dont la voisine s'avère une veuve charmante, mère d'un petit garçon. Le point de vue de l'enfant est d'ailleurs très bien senti, même si il n'est pas aussi central que dans la bouleversante chronique de deux petits Tokyoïtes à l'abandon, "Nobody Knows", par Kore-Eda (en 2004). Tel un roman de quartier d'Edo (la future Tokyo), en allant d'une petite intrigue à l'autre (combats, scènes d'amour, grosses blagues...), les transitions émerveillent grâce à une technique impeccable, notamment dans l'usage de filtres bleutés. Le film joue habilement des costumes traditionnels superbes, de la musique synthétique pimpante du groupe Tablatura et du code d'honneur des samouraïs - pour le critiquer sans vergogne.

Lion d'Or à la Mostra de Venise, "Still Life", du Chinois Jia Zhangke, constitue une prouesse technique renversante, un coup de maître entièrement réalisé avec une petite caméra numérique portable, la version moderne du caméscope. La ville de Fengjie, sur le barrage des Trois Gorges, offre des vues incroyables de chantiers, à travers notamment le regard médusé d'un Ulysse chinois, héros de la première partie du film. De plain-pied dans l'étrange ambiance locale (à voir aussi dans le complément documentaire "Dong", également tourné par Zhangke à Fengjie), l'authentique "Still Life" (qu'on traduit en français par "nature morte") sait aussi susciter la sympathie du grand public en recourant par exemple à des personnages secondaires un peu bouffons, typiques de Walt Disney.
Autres oeuvres saluées à Venise, "Opera Jawa", de l'Indonésien Garin Nugoho, "I Don't Want to Sleep Alone", du Taïwanais Tsaï Ming-Liang, et "Syndromes and a Century", du Thaïlandais
Apichatpong Weerasethakul (lire l'entretien ci-dessous), sont trois oeuvres splendides réalisées avec l'aide d'une bourse autrichienne, à l'occasion des 250 ans de la naissance de Mozart. D'une beauté affolante, l'envoûtant "Opera Jawa" mêle théâtre de marionnettes, art contemporain, danses, gamelan et autres percussions dans un récit complexe inspiré de la légende de Ramayana. "I Don't Want to Sleep Alone" recèle de magnifiques plans fixes empreints de poésie, dans le décor d'un parking désaffecté de Kuala Lumpur, tandis que "Syndromes and a Century" restitue, dans une douce vision rêveuse, des souvenirs d'enfance de son auteur, dont les parents étaient médecins dans le Nord-Est de la Thaïlande.

La sélection asiatique a aussi comporté son lot de surprises à (re)découvrir, par exemple "L'Eveil de Maximo Oliveiros", beau petit premier film philippin, primé à Montréal, et qui prendra l'affiche en France en février prochain. La caméra agile d'Auraeus Solito se faufile dans les rues de Manille pour le plaisir d'accompagner le très attachant héros Maximo Oliveiros, un garçon efféminé généreux, drôle et touchant. C'est encore un succès du cinéma philippin, délicieux de naturel, dans le registre populaire.

Mais la grande révélation du festival pourrait bien se nommer Uruphong Raksasad, tant sa symphonie pastorale intitulée "Stories from the North" a su captiver dès sa première rencontre avec le public occidental. Le jeune Thaïlandais frais émoulu du département de cinéma de l'université Thammasat de Bangkok semble exceptionnellement doué pour retranscrire, caméra numérique à la main, l'ancienne culture lanna de la région de Chiang Raï, l'amour de ces gens, de leurs gestes, de leurs terres... "Stories..." renferme d'éblouissantes tranches de vie paysannesdans ses chapitres souvent silencieux, mais de plus en plus prenants.

Le retour des comédies sentimentales !

Enfin, dans le cinéma canadien, semble émerger un certain savoir-faire en matière de comédie sentimentale. Ainsi "Run Robot Run !" brille par son rythme et sa plaisante prévisibilité, les deux qualités essentielles du genre. Ce premier film, signé Daniel O'Connor, s'appuie sur un futurisme bon marché un peu foutraque. Kent Weston (Chris Gibbs, nouveau comique pincé au potentiel intéressant) mène une vie bien rangée jusqu'au jour fatidique où cet employé de bureau se voit remplacé par Adam, un humanoïde impossible à prendre en défaut, excellent au travail et parfaitement sympathique. Le charme robotique d'Adam menace même de séduire la promise de Kent, sa collègue Allison... Le scénario, niais dans son ensemble, est compensé par la bonne entente entre les acteurs (mention spéciale au compère Chris Potenza dans un style potache) et les clins d'oeil satiriques touchent juste. (Ainsi au XXIe siècle, les chopes de bière après le boulot décuplent de volume!)

L'auteur en vogue de Vancouver, Douglas Coupland, s'est aussi fendu, pour son premier scénario, d'une comédie sentimentale. "Everything's Gone Green" ressemble à un guide de Vancouver pour trentenaires (dont Coupland, l'inventeur de l'expression "Génération X", est le gourou!). Comment perdre la tête, et presque son emploi, à cause d'un billet de loto mal lu, puis trouver un logement de luxe immédiatement disponible, rencontrer sur la plage une jeune Asiatique avec qui partir dans les montagnes au générique de fin...

Tout est bien ficelé et légèrement sarcastique, comme un sous-Woody Allen. Dans cette comédie bien écrite, les bons mots filent, sur fond de rock canadien "indépendant", au rythme nord-américain : il ne faut s'ennuyer une minute! Et la mise en scène, par Paul Fox, a pour règle générale de faciliter l'identification avec le héros propret, à l'air vaguement désabusé (l'Ontarien Paulo Costanzo). Mais pour le public vancouvérois, la vedette du film est bien leur ville, qui pour une fois joue son propre rôle. En effet, Vancouver figure sur la carte des lieux de tournage idéaux et sur celle des festivals à ne pas rater.

 

 

vanc5.jpgApichatpong Weerasethakul

 

Quatre questions au réalisateur de "Tropical Malady" en 2004 et de "Syndromes and a Century" en 2006.

Dans "Syndromes..." comme dans certains de vos films précédents, le récit est très fragmenté et paraît un peu difficile à suivre...

A.W. : Pour moi, le film est très simple. Mais personnel! La réaction du public, ça m'est égal. Toute l'histoire me tient très à coeur, ma mère, les autres personnages... C'est un mélange du passé et du présent.
J'aborde le cinéma comme si c'était de la peinture. Je devrais me libérer des soucis de la réaction du public. Je crois que les spectateurs vont comprendre ce film. Ce n'est pas un film abstrait!

 

L'action se passe notamment dans l'hôpital où travaillaient vos parents, dans votre ville natale de Khon Kaen. C'est donc votre film le plus personnel?

J'ai grandi dans cet hôpital pendant plus de dix ans. "Syndromes..." est un hommage à la profession de mes parents. L'hôpital et le cinéma que je fais se sont ainsi mélangés.
Le thème principal de "Blissfully Yours" [2002] était le cinéma, le concept de temps aussi... "Tropical Malady" était plus centré sur moi et "Syndromes..." parle de mes parents. La boucle est donc bouclée. Je suis très content!

Le cadrage et les décors naturels semblent très importants pour vous, avec un attachement profond à la Thaïlande rurale, montrée de manière réaliste.

J'aime voyager, c'est pourquoi certaines scènes de "Syndromes...", comme au jardin des orchidées et au restaurant, sont filmées à des endroits où je suis déjà venu par le passé. Autre exemple, à un moment pendant le tournage de "Tropical Malady", on est allé dans un hôpital. J'ai pris des notes là-bas, des idées, des décors... Alors c'est comme une liste qui s'allonge.
Je veux montrer les vraies manières des Thaïlandais, ce qu'on ne voit pas dans les films thaïlandais. De nombreux films contemporains sont des assimilations de films de Hollywood. Parfois, on ne parle pas comme dans ces films! (rires)
Mais parfois aussi, j'aime m'inspirer du vieux cinéma, j'imite.

Où en est votre projet de film de science-fiction?

Pour l'instant, il s'appelle "Utopia". Je prévoie de le tourner au Canada. Ce sera mon premier tournage hors de Thaïlande. Pourquoi de la science-fiction? Parce que j'aime ça! C'est une autre manière de regarder la nature. C'est en rapport avec les esprits, avec le fonctionnement du cerveau...
On doit trouver le lieu de tournage pour l'année prochaine. Ce sera une ville très enneigée... Le film sera à propos de la civilisation occidentale. La neige est symbole de naissance et de pureté... Pour moi, la Thaïlande est très verte et l'Occident très blanc.

 

propos recueillis par François Cavaillès - octobre 2006

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