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Fantômes du passé

changraelee1.gifLes sombres feux du passé
Chang-Rae Lee

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Pavans
Editions de l'Olivier, 2001

Seuil, Points, 2002

 

(par B. Longre)

 

Le docteur Hata vit une retraite paisible et ordonnée dans la petite ville de Bedley Run, dans l'état de New-York. Rien dans son existence routinière ou dans son allure de citoyen respectable ne semble trahir "les sombres feux" d'un passé tragique. Et pourtant, tandis qu'il se remémore comment il a perdu de vue sa fille unique Sunny, une jeune coréenne adoptée à l'âge de six ans, une adolescente difficile et distante, d'autres souvenirs font surface, nourris par la vision d'un visage apeuré : celui d'une autre jeune coréenne rencontrée des années auparavant, alors qu'en tant qu'officier médical dans l'armée japonaise durant la deuxième guerre mondiale, il était cantonné dans un sinistre campement en Birmanie. Un camp oublié de tous, même de l'ennemi, peuplé de soldats crasseux et désoeuvrés, qui attendaient avec impatience quelques volontaires bien particulières : des "femmes de réconfort", chargées de soulager les troupes de l'empereur, participant à leur façon à l'effort de guerre. Le jeune officier Hata ne sait que penser du sort qui est réservé à ces jeunes filles et observe certains de ses camarades se comporter de façon étrange ; et il est bien loin de se douter qu'une des filles lui demandera bientôt de l'aide...

A la lumière d'un présent morose mais rassurant et d'une vie solitaire et quasi monacale, alors que ses perceptions présentes semblent s'émousser, c'est un Hata vieillissant qui tente de rassembler ses quelques souvenirs appartenant à un autre monde, à la manière lucide des gens âgés. Peu à peu, les fantômes renaissent et envahissent l'esprit du vénérable docteur qui doit pourtant affronter le retour dans sa vie d'une Sunny assagie, enfin capable d'éprouver de la compassion envers ce vieil homme qu'elle n'a jamais pu adopter vraiment.

 

Le passage constant d'une époque à l'autre n'altère en rien la fluidité d'un récit harmonieux et poignant, et la confession pudique et pleine de surprises de cet homme exilé volontaire, croyant posséder un nom prédestiné ("kuhohata" désignant le drapeau noir, "la bannière qu'on plaçait autrefois à l'entrée des villages frappés d'épidémie") est aussi très troublante ; en effet, rien ne nous est révélé complètement ou simultanément, tout comme Hata n'a jamais rien livré de son passé à ses concitoyens, qui auraient bien du mal à l'imaginer en officier dédié corps et âme à un exotique empereur asiatique. On admire surtout le talent de Chang-rae Lee, américain d'origine coréenne , qui a su donner vie à un personnage que ses parents auraient peut-être haï et à restituer une pensée et un mode de raisonnement typiquement japonais, sans jamais donner l'impression qu'il dénonce ou prend une revanche posthume. Au contraire, Chang-rae Lee s'intéresse à l'humain et non aux nations : "Ce n'est pas un personnage qu'on est prêt à aimer et admirer. Et pourtant, la vérité, bien sûr, c'est que beaucoup de ces hommes ont survécu et ont mené une existence normale. Mais alors, quel sens pouvait bien avoir leur existence ? J'ai eu envie d'explorer la conscience de l'un d'eux, de lui prêter une vie possible, de comprendre comment il avait pu la construire, et comment son passé avait décidé de son avenir." L'auteur parvient constamment à mettre en relief l'humanité d'un homme ambigu et peu enclin à l'action, une humanité que rejette violemment le terrifiant capitaine Ono, craint et détesté : "Vous, lieutenant, vous vous imposez trop d'obligations, vous avez trop de scrupules généreux. Et ainsi, d'une certaine manière, vous échouez toujours. Vous décevrez toujours un homme comme moi." C'est ce déni d'humanité que Chang-rae Lee condamne de façon admirable.

 

 

http://usinfo.state.gov/journals/itsv/0200/ijsf/frshirley.htm

 

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