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Contes khantys

Couv%20ROUGUINE.jpgLa Chatte qui a sauvé le monde

Roman Rouguine

traduit du russe par Carine Puigrenier et Dominique Samson Normand de Chambourg

Paulsen,  2008

 

(par Françoise Genevray)

 

Les Khantys sont l'un des peuples autochtones les plus occidentaux de la Sibérie. Appelés Ostiaks à l'époque tsariste, d'un mot local signifiant « le peuple du grand fleuve » (l'Ob), ils occupent deux districts autonomes de la région de Tioumen. C'est de là qu'est issu Roman Rouguine. Né en 1939, il a fait ses études à Leningrad et donné ses premiers textes dans les années soixante à des revues de langue russe. De retour dans son pays, il a enseigné l'histoire et la langue khantyes, milité pour la sauvegarde de l'environnement et repris son activité littéraire. Un certain nombre d'écrivains khantys s'expriment et publient comme lui dans les deux langues. Le texte ici traduit du russe provient du troisième volet (Volchebnaïa zemlja : La terre enchantée) d'une trilogie parue en 1996-1997, œuvre scellant les retrouvailles de l'auteur avec la culture traditionnelle de son peuple, assez malmenée sous le régime communiste.

« En effet, la guerre menée sur la terre sibérienne contre ces empêcheuses de tourner en rond que sont les particularités culturelles avait été si puissante pendant les nombreuses décennies idéologiques que rituels et traditions avaient dû se retrancher loin dans les taïga et toundra », explique la préface d'Anne-Victoire Charrin. Un autre écrivain khanty, Tatiana Moldanova, en témoigne : Anna dans le monde du milieu évoque la répression d'une révolte suscitée en 1933-1934 par la destruction de sanctuaires khantys (Les Caresses de la civilisation, Paulsen, 2007). Une fois levés les tabous culturels de l'ère soviétique contre ces pratiques jugées primitives et obscurantistes, les Khantys ont entrepris de se réapproprier les usages et les représentations qui avaient façonné l'âme de leurs pères. Non par passéisme idéologique ou affectif, mais pour renouer un fil coupé et restaurer par là-même un lien normal avec le passé. Des écrivains ont donc pris la relève des anciens conteurs presque disparus, collectant et publiant les récits transmis par des proches, par des aînés qui savaient encore : ainsi Rouguine remémore-t-il ceux de son propre père, qui fut éleveur de rennes, et les chansons connues de sa mère.

 

La Chatte qui a sauvé le monde rassemble des contes et des fables mythologiques dont la plus longue donne son titre au volume. La traduction de Carine Puigrenier et de Dominique Samson Normand de Chambourg resserre parfois le texte en omettant ici une épithète, là un complément circonstanciel ou une proposition relative, parfois une phrase entière. Le procédé se justifie par la nature de la source russe, qui n'est pas un original littéraire, mais une transcription de l'oralité khantye effectuée en vue d'un lecteur russophone. Que la version française pense à son propre destinataire semble dans ces conditions légitime. Et d'ailleurs ce travail d'élagage reste discret : pas de grande coupe sombre, rien que des ajustements limités grâce auxquels les phrases s'ordonnent en cadences familières propices à une lecture très fluide.

 

Sous une présentation aussi impeccable qu'agréable (papier, typographie, dessins), voici donc un livre à la fois plaisant et savant, lettré et facile d'accès. Lettré, comme fruit du travail d'études et de recherches historiques, ethnographiques et littéraires mené depuis des années par A.-.V. Charrin dans le domaine sibérien. L'encadrement du texte (préface, chronologie, bibliographie) restitue cet ancrage pour le lecteur novice. Mais facile d'accès : les histoires se lisent sans qu'on ait besoin de nombreuses notes, réduites au minimum. Elles plairont aussi bien aux enfants qu'aux adultes que captive la mythologie : « en ces temps reculés, la Terre était tantôt bercée tel un frêle esquif sur la rivière, tantôt secouée tel un traîneau sur une piste cahoteuse » (p. 42). Trésor universel, qu'elle vienne de l'Hellade antique, de Sibérie ou d'ailleurs, la fable mythologique parle toujours à l'esprit. Elle dit l'enracinement des hommes dans le monde naturel, met en scène les rivalités entre espèces ou entre individus, exalte la puissance des éléments et l'intelligence qui aide à faire face. On peut lire par exemple une version khantye du déluge, venu de l'Ob en fureur, et découvrir le surprenant radeau qui permet d'éviter la noyade (p. 69). «N'adresse pas la parole aux hommes / Qu'ils déchiffrent ton comportement / Qu'ils apprennent à deviner tes pensées », conseille Touram Mos Nè de la Haute Voûte céleste (p. 51) : au lecteur d'exercer lui aussi sa sagacité s'il cherche à deviner le sens des fables avant leur terme. « La chatte céleste décida de s'adresser à la Lune, le solitaire Tylas » (p. 62) : qu'advient-il quand la Lune est du genre masculin dans une langue ? Donnons notre langue au chat... ou plutôt à cette chatte si avisée.

 

http://www.editionspaulsen.com

 

 

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