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19/11/2008

La trajectoire de Gecko

Blacklaws oranges2.jpgOranges sanguines
Troy Blacklaws
traduit de l'anglais par Pierre Guglielmina
Flammarion, 2008

(par Joannic Arnoi)

Oranges sanguines est le deuxième roman traduit en français du Sud-africain Troy Blacklaws (après le splendide Karoo Boy, qui vient de reparaître en « Points roman »). Les deux livres relèvent du même genre — le récit de jeunesse — même si Oranges sanguines embrasse une période de temps et des horizons géographiques plus vastes. Le héros-narrateur, Gecko, a sept ans lors des premières scènes et vit dans une ferme au Natal, « collines parsemées de vaches et de huttes d’argile », à l’Est du pays. Et l’histoire se clôt une douzaine d’années plus tard au Danemark, où il est parti rejoindre Zelda, sa muse.


Le roman relate une succession d’exils, depuis le paradis perdu de l’enfance. La famille déménage dans la province du Cap, dans une « vallée où les Bushmen dansaient autrefois au clair de lune ». À l’école publique de garçons de Paarl, à la charnière des années 1970 et 1980, Gecko découvre les brimades, l’intolérance et la mentalité des Boers (les descendants ruraux des colons hollandais). Les amis sont rares mais la nature est sensuelle. Troy Blacklaws excelle à décrire les paysages luxuriants et les émois de l’adolescence. La rébellion de Gecko contre l’apartheid est instinctive et l’auteur ne fait que suggérer ses racines familiales. Au lycée, on lui accole rapidement le sobriquet de kaffierbootie (ami des Nègres). Sans jamais s’appesantir, le récit suggère une intolérance générale, portée par la communauté Afrikaaner. « Pour moi, l’Afrique du Sud a quelque chose d’inévitablement littéral. Aussi littéral qu’une cane en bambou s’enfonçant dans la chair, qu’une patère de métal s’enfonçant dans la tête. »

À l’âge adulte, après un bref passage par Le Cap, Gecko est rattrapé par le service militaire et vit un nouvel exil dans le désert du Karoo (celui-là même qui servait de décor au précédent roman). Un pacifisme revendiqué le confronte à un sous-officier décidé à le briser. Le roman tourne à l’expérience concentrationnaire, dont le personnage ne s’abstrait que par la fuite, qui le condamne à quitter le « pays natal ». La longue échappée hors du Karoo, ultime virée à travers l’Afrique du Sud, et l’exil anglais, nourrissent les dernières séquences du roman (avant l’épilogue danois).

Faute d’avoir eu l’édition originale entre les mains, je ne saurais rien dire de la traduction de Pierre Guglielmina. En revanche, le résultat est extrêmement fluide et séduisant. Ce n’est au reste pas tant l’histoire et ses rebondissements mais une sorte d’ivresse sensorielle doublée d’une clarté limpide, qui fait tout le prix de ce livre (comme de son prédécesseur).

À la reconstitution historique ou au tableau de grande ampleur, Troy Blacklaws préfère une écriture du fragment : instantanés découpés dans le temps, détails de paysages. Il nous donne à voir des traces de cette ligne de fuite qu’est la jeunesse de son personnage. Son art est celui d’un coloriste et d’un géographe de l’intime, se ressaisissant d’une existence comme un regard suit un sillage. Pourtant, dans le discontinu, c’est bien aussi de l’Afrique du Sud en ses heures les plus noires qu’il est question, mais telle qu’elle advient à la conscience fragmentée d’un outsider. Anglophone au milieu des Afrikaaners, kaffirbootie aux jours les plus féroces de l’apartheid, fils de fermiers fasciné par la ville, Gecko se vit comme un Étranger permanent. Il n’y a que dans la fascination des livres, des filles et des lieux qu’il se départit de ces stigmates et qu’il fait littéralement corps avec ce qui l’entoure.

Comme Karoo Boy, Oranges sanguines figure la mosaïque sud-africaine par la langue. L’Anglais de Gecko est traversé de mots zoulous, xhosas et afrikaans (dont l’auteur nous fait deviner le sens, avant d’être repris dans un glossaire). Sa conscience n’est pas seulement fragmentée par des lieux discontinus, elle est aussi marquée par l’animisme des sangomas ou les insultes xénophobes des Boers. Certains termes reviennent de façon incantatoire tout au long du livre. Ils sont un fil d’Ariane, le seul principe de continuité dans un récit scandé par des ruptures successives. Loin de produire un exotisme facile, cette langue hybride suggère le métissage du pays au travers d’une parole individuelle.

http://editions.flammarion.com/

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