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15/11/2008

Entendre les voix du collège

soulat1.jpgSur la photo de classe
Noam Soulat
Calmann-Lévy, 2008

(par Anne-Marie Mercier)

Sur la photo de classe des troisièmes E, ils y sont presque tous, et tous, y compris ceux qui n’y figurent pas, ont droit à un portrait individuel de quelques pages, un court chapitre. Ce livre décompose la photo de groupe en autant de vignettes. Ils s’appellent Jamel, Paul, Mohamed, Lolita, Fatima, Cyril, Rachida, Harmonie, Kennedy, Nicolas… Ils sont jeunes et ont peu d’intérêt pour le cours de Français de leur prof, Monsieur Soulat.

Instantanés d’un moment, ou portraits d’un jour ou parcours égrenés tout au long de l’année. Leur langage, leurs façons, manières et manies, leurs désirs, leurs amitiés et amours, désamitiés et désamours, apparaissent comme pris sur le vif, le plus souvent dans le même cadre, celui de la classe, du collège, rarement à l’extérieur (un salon du livre, le centre commercial). Apparaissent d’autres silhouettes, les autres professeurs, le CPE, le principal (son bureau est le lieu des confrontations graves, du rappel à l’ordre), les parents (parfois violents, surtout à l’égard de leurs enfants). Conseils de classe, conseils de suivi, vacances, rythment le temps autant que les exclusions et l’évolution, de plus en plus brutale, des rapports entre le professeur et certains, ou plutôt certaines de ses élèves. Le constat est terrible, violent.


Peu d’analyse, pas de récriminations en dehors de quelques moments d’explosions de la part de l’enseignant : c’est un portrait de groupe. Le professeur est celui qui fait entendre le langage des autres : conversations avec des adolescents ou des adultes, lettres, petits mots interceptés à l’orthographe ahurissante pour ceux qui n’en auraient jamais vu de telles, dessins griffonnés, copies d’élèves… le livre offre un florilège extraordinaire (mais pas très varié, qui colle ainsi d’autant plus à la réalité) d’écritures adolescentes : un beau florilège pour les lexicographes de la vie des ZEP.

Tout cela a l’air d’un document sur la vie collégienne et enseignante (l’auteur est professeur de français dans un collège de ZEP), mais la quatrième de couverture nous dit que c’est son premier « roman ». C’est donc une « fiction », mais qui semble aussi réelle que celle proposée par François Bégaudeau dans Entre les murs. La fin du texte affirme que tous les faits sont authentiques, mais que cette classe est elle-même fictive. On devine qu’il a rassemblé là les moments les plus marquants et les personnalités les plus significatives d’un état de l’école. Rassurons nous: cette classe n'existe pas. Mais chacun des élèves est plausible.

Si documentaire il y a, c’est aussi, comme celui de Bégaudeau, un documentaire travaillé, composé. Au centre du livre, comme au centre de la photo de classe, on trouve le portrait de Lolita Garibaldi, elle même centre de tous les regards, « boule à facettes à elle toute seule ». Adolescente phare et parfaite de vulgarité, elle hante beaucoup de ces portraits, ceux des filles comme ceux des garçons, jusqu’à l’un des deniers, celui de Samuel Beck, tracé in absentia, à travers des mots de Lolita à une autre, de septembre à juin.

Les derniers portraits nous poussent vers la fin de l’année et le ton s’infléchit : un portrait double pour montrer en miroir le professeur en couple, un autre qui fait émerger le spectacle de fin d’année du club théâtre, catastrophique, un autre bouleversant, d’une jeune pakistanaise brillante récemment arrivée, qui attend tout des études et est brisée par les adultes (la police, son père…), provisoirement espère l’enseignant. Dernier portrait : l’autoportrait. Contemplant la photo de classe, prise au début de sa première années d’enseignement, il revoit ses premiers pas d’enseignant, sa surprise et sa colère. Il revient sur l’énergie dépensée pour passer les premiers obstacles. Il fait part de sa décision de rester là, là où la société joue son avenir à travers chacun de ces élèves. Le ton, de narquois, amusé, révolté, se fait nostalgique, attendri.
Un beau texte, vrai, porteurs de voix multiples qui nous parlent et nous hèlent, et surtout de celle du professeur qui ne se pose ni en juge ni en héros et ne cache pas son désarroi. Souhaitons que Noam Soulat garde cette voix et poursuive avec la même énergie, le même humour et la même attention aux détails.

http://www.editions-calmann-levy.com

Commentaires

eh bien voilà, merci sitartmag ! j'ai vraiment envie de le lire celui-là, et pourtant, dieu sait si c'est le genre de sujet sensible qui peut m'horripiler quand il est pris justement comme "sujet" de roman. On semble être là, non dans le vague "sujet" (de société, de fiction) mais dans l'objet d'étude, et le terme d'objet renvoie pour moi à une certaine distance et donc aussi, un respect nécessaires.

Écrit par : Anne | 23/11/2008

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