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13/11/2008

Déshumain, trop déshumain…

ortega.jpgLa Déshumanisation de l'art

José Ortega y Gasset

Traduit de l’espagnol par Paul Aubert et Ève Giustiniani

Sulliver, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

En 1925, José Ortega y Gasset n’est pas encore l’auteur de l’ouvrage qui fera de lui une figure majeure de la pensée européenne, La Révolte des masses. Il a cependant signé des articles nombreux et variés, publiés principalement dans la Revista de Occidente qu’il a fondée deux ans plus tôt. Cette revue de critique, qui ne répugnait pas à ouvrir ses pages aux avant-gardes, eut un rayonnement et une influence durables sur la génération des années 20-30. Elle accueillera les plus éminents intellectuels de l’époque, en matière de poésie, de littérature, de science ou d’esthétique.

 

C’est de ce dernier sujet que traite d’ailleurs l’essai La Déshumanisation de l’art. Un texte qui interroge, aujourd’hui encore, les tenants et les aboutissants de l’art moderne et dans lequel Ortega tente d’ébaucher quelques pistes de compréhension claires quant à l’évolution des formes patente depuis la fin du XIXe siècle.


Ortega constate tout d’abord le fossé qui s’est creusé entre la démarche de l’artiste et le public, plongé dans l’incompréhension face à des œuvres sans sujet ou référent clairement identifiables. Le scandale de l’art moderne consiste à induire l’existence d’une minorité qui le comprend (ou fait mine de le comprendre) et la masse, frustrée et indignée. Ortega se refuse à prendre un parti. De ces jeunes créateurs face auxquels il n’y a qu’une alternative possible, « les fusiller ou bien chercher à les comprendre », il choisit la seconde option et approche le problème en « zoologue ».

 

Ainsi ne voit-il pas forcément dans l’hermétisme de mouvements tels que le cubisme une quelconque décadence ou dégénérescence ; il tente plutôt de saisir en quoi cette évolution correspond à un changement d’optique radical, motivé par l’avènement d’un art intranscendant, d’où la figure humaine déréalisée est évacuée, au profit exclusif de la forme.

 

Ortega assume cette idée, fort peu en vogue aujourd’hui, selon laquelle l’art relève d’une caste – et donc pas d’une illusoire « démotique » – dont les représentants sont, chacun à sa façon, à la recherche d’une nouvelle façon d’envisager le réel. Qu’ils soient poètes comme Mallarmé, musiciens comme Debussy, peintres comme Picasso ou dramaturges comme Pirandello, leur ambition est de « parvenir à construire quelque chose qui ne soit pas une copie du “naturel” et qui, cependant, ait quelque substantialité, implique la possession du don le plus sublime ». S’exerçant dans le sur- ou l’infra- réalisme, cette nouvelle esthétique consiste, non pas à mimer le monde, mais à l’enrichir d’éléments et de dimensions inédits. Pour expliquer le rôle dont s’investit désormais l’artiste, Ortega renoue avec l’étymologie latine de « auctor », soit « celui qui augmente ». 

 

Toute l’originalité de la démonstration réside en sa conclusion. Ortega s’y déclare fort peu convaincu des résultats concrets sur lesquels débouchent les tentatives de la jeune génération : « [ce style naissant] veut créer à partir du néant. J’espère qu’ensuite il se contentera de moins et visera plus juste. » Il estime cependant que tout retour en arrière est inconcevable et se montre en attente d’une échappée entre les deux tendances qu’il vient d’exposer : « L’insinuation d’un autre chemin pour l’art qui ne soit pas celui-ci, qui est déhumanisateur, ni celui qui réitère les voies dont on a usé et abusé. Il est très facile de crier que l’art est toujours possible au sein de la tradition. Mais cette phrase confortable ne sert à rien à l’artiste qui attend, le pinceau ou la plume à la main, une inspiration concrète. »

 

ortega.gifLe titre général du présent recueil occulte hélas quelque peu la variété des centres d’intérêt d’Ortega qui y sont illustrés. Le deuxième article, Idées sur le roman, est une approche, concise mais pénétrante, de la littérature et du pouvoir de la lecture. Ortega y multiplie les formules superbement ciselées, grâce auxquelles il nous transmet sa vision du rôle que jouent le roman et, partant, le romancier. Dans le sillage de sa réflexion précédente, il oppose la démiurgie outrancièrement détaillée d’un Balzac à l’art allusif et déroutant d’un Dostoïevski, avec cette fois moins d’objectivité et de précautions oratoires pour marquer à qui vont ses préférences.

 

Ortega plaide pour un art littéraire qui isole le lecteur de son horizon réel jusqu’à le transformer « en provincial transitoire », débarquant dans un univers étranger et s’abstrayant de son existence pour pénétrer dans la vie parallèle des personnages. Et, une fois la traversée du miroir effectuée, « il faut que quand nous sommes à l’intérieur nous ne regrettions rien du réel qui a été rejeté extra-muros ». Et d’ajouter : « Seul est romancier celui qui possède le don d’oublier et par ricochet de nous faire oublier la réalité qu’il laisse à l’extérieur de son roman. »

 

Ici encore, comme au contact de l’œuvre picturale ou scénique, la magie de l’art opère : « Sublime, doux pouvoir qui démultiplie notre existence, qui nous libère et nous pluralise, qui nous enrichit de généreuses transmigrations. » Ortega se délecte d’une littérature où l’action est abandonnée, ou du moins réduite à son plus simple appareil, au profit de « l’invention d’âmes intéressantes ». C’est de cette manière qu’il entend en quelque sorte réhumaniser la création. La seule condition pour que l’art redevienne visible et le texte lisible est bien ce contact qu’ils doivent entretenir avec la dimension la plus interne et la plus intime de la vie. La vie… « [Elle] est précisément quotidienne. Ce n’est pas au-delà d’elle, dans l’extraordinaire, que le roman dévoile sa grâce spécifique, mais en deçà, dans la merveille de l’heure simple et sans légende. »

 

 

http://www.sulliver.com/

Commentaires

très bel article... je vais bientôt relire ce livre.

Écrit par : jacques | 13/11/2008

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