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Sous le silence, le sens

anneherbauts3.jpgPetites météorologies

Anne Herbauts
Les albums Duculot, Casterman, 2006

 

(par B. Longre)

 

Une missive vogue de page en page, traversant des paysages gris ou ternes, un nuage de vapeur rose sorti d’une cafetière s’en va rejoindre un comparse bleu échappé d’une seconde cafetière… Sous les autres nuages, derrière des portes ou des fenêtres à rabats, des personnages, des objets, quelques scènes de la vie quotidienne, des instantanés en concentré d’un instant T. sur un espace circonscrit par les bords du livre.

D’un point de vue esthétique, le travail d’Anne Herbauts est irréprochable, et l’on plonge avec curiosité dans ses créations qui nous happent par leur illisibilité première, procurant un sentiment de spontanéité ; des pleines pages silencieuses qui pourtant nous parlent, disent de multiples petits riens qui, en se combinant et en s’accumulant, racontent plusieurs histoires croisées, de brèves émotions, dont la plupart vont s’accorder à l’univers imaginaire de chaque lecteur. La lecture se fait ici acte individuel et intime, par le biais d’une observation vagabonde – l’auteure n’imposant aucun sens de lecture, ni explication prémâchée.

Tout autant conceptuel que graphique, même si le figuratif reste encore bien décelable, présent tout du long sous les couches de crayons et les griffonnages délibérément maladroits, Petites météorologies pose, entre autres questions, celle du récepteur : la complexité de ce travail rend-il l’ouvrage, publié dans une collection jeunesse, abordable par de jeunes enfants – ou par les enfants tout court ?

 

Il est vrai qu’il ne faut pas chercher ici d’intrigue toute tracée ; la ligne narrative, délibérément éclatée, à l’image de la vie, met en scène une ville et ses habitants, la campagne, une usine – des pages parfois presque vides… un éclatement qui affirme sans ambages le désir de s’écarter des sentiers battus, obligeant le lecteur à lire autrement, à prendre des voies détournées pour saisir le sens et à apprendre à regarder des fragments ; et, dans le même temps, à établir des liens par lui-même et libérer l’imaginaire (mais n’est-ce pas le principe même de toute lecture et d’appropriation du sens ?) ; « Dire l’indéchiffrable du monde par la métaphore », écrit l’auteure.

 

L’ouvrage déstabilise incontestablement les horizons d’attente de chacun, et ne correspond pas nécessairement à ce qu’un lecteur lambda pense trouver dans un album « jeunesse » ; paradoxalement, les enfants (pas toujours aussi formatés que leurs aînés) auront grand plaisir à suivre la course du petit nuage mais aussi à chercher du sens en soulevant les uns après les autres les rabats, en ouvrant les petites fenêtres gribouillées ou les portes colorées qui cachent des choses (et qui se cachent elles-mêmes dans le décor) : un acte naturel pour le jeune lecteur, avide découvreur, qui part spontanément en quête des secrets de l'ouvrage. Par ailleurs, la feinte naïveté des illustrations lui rappelle ses propres créations (que les grands ont parfois tellement de mal à lire), un peu comme si l’auteure, sans hésitation, incluait les plus jeunes dans son monde à elle, pourtant si décalé, voire « illisible ». Plusieurs niveaux de lecture s’imbriquent donc les uns dans les autres et forment un grand palimpseste – à l’instar des illustrations dissimulées sous les autres… Alors, esquisse d’une histoire d’amour ? Du temps qui passe et qui s’inscrit dans un espace ? Expérience de lecture ? Ébauche livrée à l’état brut ? Livre d’artiste ou album jeunesse ? Tout à la fois, assurément.

 

http://jeunesse.casterman.com/

 

http://www.casterman.com/anneherbauts/menu.htm#

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