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Authentique ?

djaidani.jpgBoumkoeur

Rachid Djaïdani

Le Seuil, collection « Points Virgule »,  2005
(édition originale : 1999)

 

(par Christophe Rubin)

 

Rachid Djaïdani, employant les mots de la cité mélangés à ceux de l’école, alliant tendresse et obscénité, pourrait sembler bien vulgaire et surtout bien insignifiant au premier regard. Voici comment le narrateur du roman présente son projet d’écriture : « J’ai toujours voulu écrire sur les ambiances et les galères du quartier et j’ai toutes les cartes en main. Ma sœur m’a même offert un carnet, avec un stylo de moyenne qualité, mais, comme on dit, c’est le geste qui compte. Elle dit : si j’y mets mon cœur, je pourrais faire un joli travail. »

 

Il y a pourtant un talent certain dans Boumkoeur, un talent reconnu assez vite, une fois n’est pas coutume. Dès la sortie de ce roman, une place inattendue lui avait été accordée par les institutions littéraires de la télévision et de la presse, notamment par un Bernard Pivot étonné face au texte et au personnage qui se tenait sur son plateau.

Ce talent et cette nouveauté-là ne consistent pas à savoir choquer. Il y a mille exemples de textes plus obscènes ou plus familiers depuis des siècles. Plus surprenants aussi, comme le passage des Misérables que Victor Hugo a consacré au mot de Cambronne. Ce n’était d’ailleurs pas le fait de revenir sur le mot « merde » dans un roman qui était étonnant, ni même de lui consacrer tout un chapitre, voire deux, mais bien d’y voir « le mot le plus sublime » qui n’avait jamais été prononcé par un Français : deux chapitres pour expliquer de façon souveraine comment un simple juron était passé de la vulgarité et de la banalité au sublime lorsqu’un général français l’avait gueulé aux Anglais pour ne pas se rendre, sauvant ainsi d’un coup l’honneur de toute sa nation… Décidément, l’esprit et la littérature ne sont pas toujours là où l’on voudrait les mettre…

 

Le talent de Djaïdani ne consiste pas non plus à parler de la banlieue : d’autres l’ont déjà fait depuis longtemps, même si ses habitants n’étaient pas encore exactement les mêmes… Pour un Louis Ferdinand Céline, autre chantre des « misérables », peu importait : en Amérique et en Afrique comme dans les faubourgs parisiens, « c’était les pauvres de partout ». Dans Boumkoeur, on reconnaît une ambiance bien précise.

 

« (…) les mecs du quartier ont tué le temps en compagnie d’une big poste laser, qui tire son alimentation de l’interrupteur du hall d’immeuble. (…) l’un d’eux sort son marqueur, massacrant les murs briquetés de mots d’amour et de rage. Les poubelles, elles inondent de puanteur tout l’oxygène que le groupe respire, l’odeur du big feutre n’arrange guère leurs narines, qui se retrouvent à ras bords polluées. Pendant que l’artiste de la bande contemple son graphisme, les autres tranquillement se foutent dans le cerveau la fumée rauque du joint. »

 

Son talent ne consiste même pas seulement à faire sortir, malgré tout, cette banlieue de la plupart des stéréotypes qui lui sont attachés : le frère a peur des garçons qui courtisent sa sœur, le « facho » a finalement bon cœur et les Congolais sur leur « 103 chopper kité » ont des casques qui évoquent « des prototypes de la NASA ». Qui aurait cru que la poésie pouvait surgir d’une vision de deux trentenaires d’origine africaine en mobylette ?

 

« Filmés au ralenti, la lune elle-même les prendrait pour des astronautes, avec leur dégaine de science-fiction. »

L’humour va souvent de pair avec cette démystification ludique des repères habituels, de notre représentation de ces quartiers : quand le narrateur se retrouve au commissariat pour vol, il est condamné, après avoir pleurniché, à « copier cinq cent fois "qui vole un œuf vole un bœuf" »… puis à passer la serpillière, devant les détenus du quartier qui ne tardent pas à trouver louche cette soumission ménagère et à interpréter l’exercice d’écriture aperçu depuis leur cellule comme de longues dénonciations par écrit… Réputation perdue…

 

Le talent consiste, sous le « stylo de moyenne qualité » de Djaïdani, à essayer de mêler des mots, des idées et des images qui ne vont pas forcément ensemble pour recréer un univers cohérent et réaliste, tout comme le fait un disc jockey qui crée des sons nouveaux en manipulant de vieux disques. Un encadré émanant du groupe emblématique du rap français, NTM, sert d’ailleurs de préface laconique au roman. Partant d’un extrait du titre « qu’est-ce qu’on attend » en forme de constat de désespoir, les rappeurs dépassent tout complaisance tragique et en appellent justement à la recréation de toute pièce, par les jeunes de banlieue, d’un univers de référence autonome, par delà le fossé qui s’est creusé.

 

« Où sont nos repères, qui sont nos modèles, de toute une jeunesse vous avez brûlé les ailes, brisé les rêves, tari la sève de l’espérance… Mais aujourd’hui, cette jeunesse se crée ses propres repères, sa propre culture, le décalage des premières heures devient un fossé qu’il sera difficile de combler.

Le côté anecdotique, choisi par Rachid, pour raconter cette vie de quartier, rend son roman proche d’une authenticité qui n’appartient qu’à ceux qui naissent dans un bunker. »

 

Authentique ? Le roman exhibe pourtant sa fantaisie imaginative, dans les mots comme dans l’histoire qui nous est racontée, jusqu’à l’éloge du mensonge, notamment avec l’ambiance fantastique qui se développe à partir des réveils de plus en plus étranges du narrateur. Mais le rap « authentik », pour reprendre un titre de chanson – et de gloire – de NTM, tire également profit de la fantaisie la plus ludique pour dire le réel. On n’y évoque pas son quotidien et ses émotions directement : on contourne les choses par moult figures de style, on « crée le doute dans les esprits » et on « laisse des figures à la craie », comme le disent d’autres rappeurs, ceux du groupe Arsenik. Le référent a disparu… il ne reste que des traces, des indices comme dirait un policier ou un sémioticien...  On sent qu’il y a eu de la souffrance, à travers une évocation étrangement artificielle et tellement distanciée qu’elle nous fait signe.

 

L’authenticité de ce roman est, justement, surtout dans sa part d’humanité, assumée derrière les masques. L’émotion jaillit parfois au travers des poupées russes de la mise en fiction. Même les pudeurs d’un langage fabriqué et distancié ne dissimulent plus toutes les souffrances témoignées par une expression qui manifeste une compréhension, une expérience de la vie. On peut imaginer des versions moins abouties, moins retenues, moins éloquentes du récit de la mort d’un frère toxicomane rejeté par le père que celle qu’on trouve dès les premières pages de ce roman.

 

Néanmoins, même si la référence au rap et à la culture hip hop est bien présente, Boomkoeur reste identifiable comme un roman, un roman dont l’académisme maladroit déraperait sans cesse. C’est ce qui rend la narration touchante, avec une inversion désarmante de certains codes supposés de la banlieue. Et ce n’est pas la moindre réussite d’un roman que de bouleverser les représentations de ses lecteurs, de mettre de nouveaux mots sur des réalités qu’on croyait connaître. Comme l’a écrit aussi Orhan Pamuk vers la fin de son roman Neige, qui est une sorte de métaphore d’une Turquie complexe et mal connue depuis l’occident : « Personne ne peut nous comprendre de loin. »

 

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