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23/08/2008

L’ami Mirbeau

omirbeau3.jpgLes mémoires de mon ami
Octave Mirbeau

Éditions L’Arbre vengeur, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

On n’en finira jamais de remettre à l’honneur le génie et la saine violence qui animent l’écriture d’Octave Mirbeau. Quand ce ne sont pas ses chroniques littéraires ou politiques qui sont republiées, c’est un roman méconnu qui resurgit et dont on ne peut interrompre la lecture, happé que l’on est par la force d’attraction de ce style dévastateur, énervé et sans concessions.

Publié à un moment charnière de la production romanesque de Mirbeau – soit entre l’échec de Sébastien Roch en 1890 et la sortie de son chef d’œuvre, Le Journal d’une femme de chambre, en 1901 – Les Mémoires de mon ami est un récit bref, dont l’ironie de fond est noircie au charbon de la révolte.


Le subterfuge d’une narration encadrée fait choir entre nos mains en même temps qu’entre celles d’un premier narrateur la confession d’une de ses vagues connaissances qui vient de décéder. Un ami, ce Charles L. ? Au mieux un attachant inconnu, croisé dans la rue tous les lustres, guère encombrant dans sa conversation, discret, secret même, et dont on ne s’attend guère à recevoir ainsi le journal intime, par le truchement d’une veuve éplorée. La malheureuse épouse ne se doute d’ailleurs absolument pas du contenu du manuscrit qu’elle abandonne, entre deux coups de trompe dans son mouchoir…  

Après quatre pages de prologue, nous voilà donc plongés dans la confession d’un homme désireux de livrer ses pensées les plus profondes sur la société. Pourtant, Charles L. n’a extérieurement rien qui puisse le rapprocher d’un philosophe ou d’un révolutionnaire. C’est plutôt dans son for intérieur que ce modeste caissier se plaît à cultiver des rêves de rénovation sociale ou des débauches sardanapalesques. Par son inadéquation avec le monde de ses contemporains et son irréductible étrangeté, le personnage préfigure à maints égards le Meursault qui naîtra quelques décennies plus tard sous la plume de Camus.

La première partie du texte offrira une joie sans égale à qui sait goûter la hargne à l’état pur. Elle concerne le mariage résigné de Charles avec la fille subexistante d’un couple de boutiquiers : Rosalie. « Sèche de peau, sèche de cœur, anguleuse et heurtée, les yeux gris comme deux boules de cendre, les cheveux rares et ternes, la poitrine insexuellement plate, elle avait, à vingt ans, l’aspect délabré d’une très vieille ruine ; sa laideur était si totale qu’elle était quelque chose de plus que la laideur, rien… rien… rien !... Je ne la regardais pas sans terreur, car ce fut le seul être qui me représenta, exactement, cette chose incompréhensible… Comment dirai-je !... oui, une chose“ qui n’a pas été”. » La charge est féroce, énorme, partant désopilante. Elle culmine avec la scène de la nuit de noce où, empli de dégoût, gisant à côté de celle avec qui il doit passer le reste de ses jours, Charles lui dépeint l’amour comme « une chose bien monotone, bien ennuyeuse, et, parfois, une bien sale chose… ». Alors, plutôt que de s’agiter vainement pour obtenir un plaisir médiocre, pourquoi ne pas proposer la lecture de quelques pages de Pascal ? « C’est un auteur admirable, plein de beautés effrayantes, et que vous ne comprendrez jamais… » glisse-t-il alors à son laideron médusé.

L’histoire est menée de bout en bout sur un mode aussi féroce, et il suffit d’un peu plus de cent pages à Mirbeau pour passer à la moulinette toutes les institutions bourgeoises dont il fut l’insatiable ennemi : la famille, l’instruction, les tribunaux, le progrès, le profit. Arnaud Vareille, dans sa très bonne préface, a raison de souligner à quel point Les mémoires de mon ami s’interrompt « de manière aussi inattendue que frustrante ». S’il avait été amplifié, gageons que ce roman aurait rejoint le firmament de la production mirbellienne. Car son auteur a dépeint là un très approchant reflet de lui-même : un tempérament si empreint d’idéal qu’il est forcément voué à la déception.

 

http://www.arbre-vengeur.fr

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Combats littéraires d'Octave Mirbeau
Édition critique établie et présentée par Pierre Michel et Jean-François Nivet, L’Âge d’homme, 2006

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