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05/11/2008

Un marginal biblique

samson3.jpgSamson, le nazir
Vladimir Jabotinsky

traduit du russe par Luba Jurgenson
Éditions des Syrtes, 2008

(par Françoise Genevray)

Le lecteur français connaît peu Vladimir Jabotinsky (1880-1940), journaliste et nouvelliste natif d'Odessa. Après Les Cinq, dont la traduction par J. Imbert (2006) obtint une mention du prix Russophonie, voici avec Samson, le nazir son premier roman, publié en 1925. Il s'agit d'un volet, le seul finalement écrit, d'une trilogie prévue sur Jacob, Samson et David. Le nazir (la racine du mot hébreu signifie « séparer ») est un homme lié par un vœu qui le consacre à Dieu et qui lui impose une vie à part faite d'abstinence. Samson, juge en terre de Dan, porte une «tignasse » hirsute et des tresses qui ne sont pas le siège de sa vigueur physique, mais l'insigne de cette pureté rituelle. Jabotinsky tire du Livre des Juges le cadre général ainsi que les principaux épisodes relatifs à Samson, y compris la mâchoire d'âne brandie pour frapper l'ennemi et la monumentale porte en fer arrachée aux murailles de Gaza. Son roman traite ces données de manière à la fois libre et fidèle.


Trois groupes humains se côtoient en Canaan : les indigènes, reliquats de vieilles peuplades locales, misérables, opprimés et prompts à la révolte ; les Philistins, arrivés par la mer de Kaphor (la Crète) et ayant asservi les premiers ; les tribus d'Israël (Juda, Benjamin, Dan, Levi, etc.), désunies et en mal d'autorité, que le texte ne désigne jamais comme peuple élu. Le juge de Dan passe chez les Philistins pour un sauvage, un rustre. Mais il admire leur organisation parfaite, leur richesse fondée sur le travail du fer, la douceur et le raffinement de leurs mœurs.
La réécriture de la Bible passe par la peinture nuancée du décor et par l'approfondissement des réalités historiques sous-jacentes : qu'est-ce qu'un peuple ? où commence et où finit l'étranger? n'y a-t-il pas une « sagesse des frontières » ? Au cœur du récit figure la question des voisinages tumultueux entre peuples. Elle passe aussi par l'invention pure et simple de circonstances qui motivent nouvellement les péripéties légendaires : quand Dalila ravit sa chevelure à Samson, ce n'est pas pour donner la victoire aux Philistins, mais pour déshonorer le juge car une tête rasée, d'un point de vue profane, humilie son porteur ; ce n'est pas le patriotisme qui l'inspire, mais l'ancienne jalousie amoureuse liée à de précédents épisodes.

Plaçant la chronologie de l'histoire sainte dans l'optique personnelle du héros, le roman déstabilise l'appréhension usuelle du texte canonique : Samson ignore l'histoire de Sodome et de Gomorrhe ou celle de Moïse, que lui apprend un vieillard instruit. Une fois passés les tout premiers chapitres, qui font craindre une surabondance d'exotisme, le récit trouve son juste rythme et sa propre mesure. L'auteur alterne avec bonheur maints épisodes dramatiques dont la couleur rappelle l'Hérodias de Flaubert (ainsi la capture du rayon de miel dans la carcasse d'une panthère - vrai morceau de bravoure), des dialogues sérieux sur des thèmes sapientiels ou politiques, et des passages enlevés, parfois teintés de malice et d'humour : on s'amuse d'apprendre pourquoi la tour de Babel resta en plan, car là n'est pas exactement ce qu'enseigne la Genèse... Les personnages ont un parler souvent imagé, tantôt fleuri et tantôt lapidaire, avec un goût prononcé pour l'adage.

 

La réinterprétation de Jabotinsky démystifie le héros en désacralisant sa naissance prétendue miraculeuse et en omettant les interventions secourables d'Adonaï. Mais l'idée maîtresse consiste à dédoubler sa personnalité. Lorsqu'il montre Samson « tour à tour fléau et ami des Philistins », l'auteur puise dans le matériau biblique, mais il l'exploite à fond en prêtant deux vies, deux visages, deux noms au protagoniste. Pour ceux de la tribu de Dan, il est le juge Samson, le redresseur de torts sévère, sans ami, sans amour et sans joie. Quand il va festoyer chez les Philistins, il est Tayish le brigand, le noceur et le plaisantin, amateur de facéties et poseur d'énigmes. Ses rapports avec autrui tiennent d'un perpétuel paradoxe. Les siens le respectent, malgré sa façon singulière de trancher les litiges, mais ils le « le regardent de travers comme un étranger » et ne l'aiment guère. Quant aux Philistins, ils l'adorent, bien qu'il ait statut d'ennemi public et leur inflige mille maux. L'auteur infléchit aussi la légende populaire en insistant moins sur le combattant à la force herculéenne que sur le juge. Et moins sur le juge, somme toute, que sur une personnalité complexe, de plus en plus attachante à mesure que se forme son humanité dans un univers où la sagesse compte plus que la foi.


Les Cinq
- Traduit du russe par Jacques Imbert, Éditions Des Syrtes, 2006

http://www.editions-syrtes.fr 

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