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Sous le signe du bouleversement

lviallet.jpgUn entretien avec...
Laurence Viallet, éditrice
Editions Désordres

 

 

Le nom choisi pour la structure éditoriale créée et dirigée par Laurence Viallet évoque d'emblée un désir légitime de subversion qui prend appui sur une tradition littéraire en marge des grands courants conventionnels - de Sade à Hulbert Selby Jr., en passant par Burroughs ou Genet ; c'est ainsi que dans les ouvrages publiés jusqu'à présent on trouve des actes d'écriture délibérément transgressifs (transgression qui n'écarte pas nécessairement le poétique, comme par exemple dans le travail de David Wojnarowicz), et des auteurs qui triturent sans concession le langage et les codes narratifs, les poussant vers d'inimaginables extrémités : des écrivains appartenant à des contre-cultures salutaires, qui renversent les normes et bousculent nos horizons de lecture, et dont les oeuvres, comme celles de leurs prédécesseurs, sont parfois susceptibles d'être mises à l'index (comme ce fut le cas pour Sang et Stupre au lycée en Allemagne), encore aujourd'hui...
Laurence Viallet défend une littérature "inventive, vivante", nécessairement désordonnée, et présente Yapou, bétail humain, de Shozo Numa, à paraître en octobre prochain.

 

Laurence Viallet, vous avez créé Désordres en 1999 – d’abord une collection à La Musardine, puis au Serpent à Plumes et maintenant une "marque" à part entière depuis son rachat par Le Rocher. A posteriori et en toute subjectivité, quel regard portez-vous sur cette aventure éditoriale mouvementée, six ans après la parution du premier ouvrage, Index de Peter Sotos ?

 

L’histoire mouvementée de Désordres (à laquelle s’ajoute le récent rachat des éditions du Rocher par les éditions Privat – appartenant elles-mêmes au groupe pharmaceutique Pierre Fabre) reflète les soubresauts et les mouvements tectoniques qui traversent l’édition.
Malgré cette relative instabilité, je pense avoir réussi à conserver une cohérence éditoriale, qui se traduit par une politique d’auteurs (on a retrouvé cette année Peter Sotos, que j’avais publié à La Musardine en 1999, lors de la création de la collection Désordres ; David Wojnarowicz, que j’ai publié pour la première fois au Serpent à plumes en 2004. Je publierai également de nouveaux textes de Kathy Acker en 2006.)
Je me félicite aujourd’hui de la visibilité récemment acquise par Désordres, devenue une marque, dotée d’une maquette spécifique, et du fait que la production va modestement augmenter en 2006 – avec notamment une ouverture sur les essais, prolongement naturel des problématiques approchées dans le domaine littéraire.

lviallet2.jpgComment est né le désir de faire découvrir au lectorat francophone des littératures et des auteurs en marge, au risque d’essuyer des refus, implicites ou explicites, ou de devoir affronter les résurgences moralistes actuelles ?

 

Ce désir naît très simplement de mes goûts personnels : ce sont des livres que j’ai envie de voir en librairie, d’acheter en tant que lectrice. C’est parce que je trouve ces textes indispensables que je suis animée par le désir de les publier, peut-être justement parce qu’ils font parfois violence à la pensée et aux formes littéraires convenues. Quant aux résurgences moralistes et autres difficultés, c’est un état de fait que certes je déplore, mais je n’ai jamais songé à partir en croisade contre la réaction politique ou culturelle ambiante. Ce n’est pas le désir de provocation ou de transgression qui m’anime, même si la littérature de création a par définition un véritable pouvoir de subversion. J’ai pour ambition de publier des textes exigeants, qui font honneur aux capacités de penser de chacun.

 

Concrètement, de quelle manière effectuez-vous vos choix éditoriaux ? A quels critères doivent répondre les œuvres sélectionnées ? Avez-vous pensé à publier des auteurs littérairement et/ou socialement plus «corrects» ?

 

L’identité même de la ligne éditoriale, très affirmée, contribue à ce que les choses se présentent assez aisément. Je lis, j’écoute aussi beaucoup ce que l’on peut me conseiller. Il n’y a bien évidemment aucun critère objectif ou scientifique à mes choix éditoriaux. Je suis sensible à la radicalité, à la singularité d’un livre. Quant à la notion de « correction littéraire » dont vous parlez, elle me semble être un oxymore, ou au mieux une périphrase pour «académisme». Je veux simplement défendre une littérature inventive, vivante.

 

Les titres au catalogue, volontairement subversifs, témoignent d’une démarche éditoriale courageuse : comment sont-ils généralement accueillis par les médias, par les libraires et surtout par les lecteurs ?

 

Je suis contente que Désordres soit salué par les médias et les libraires comme une enclave éditoriale exigeante, et très singulière dans le paysage éditorial actuel. Bien entendu, certains medias ne se sont pas encore penchés sur la question ! Et certains auteurs sont davantage boudés par la « grande presse » que d’autres. Les pigistes sont encore trop nombreux à me dire qu’ils se heurtent parfois à des refus de la part de leurs rédacteurs en chef, à cause du contenu des livres.
Quant à la réception par les lecteurs, il me semble que c’est justement là qu’un livre échappe à son auteur – et à son éditeur – : je ne pourrais parler en leur nom.

 

En tant que fondatrice et éditrice de Désordres, comment définiriez-vous le rôle que vous avez à jouer sur la scène éditoriale actuelle ?

 

Il me semble que c’est de continuer à développer cette ligne éditoriale avec constance, intégrité, et opiniâtreté.

 

Et en tant que « simple » lectrice, quels auteurs retiennent généralement votre attention ? Avez-vous le souvenir d’une secousse littéraire ?

 

Des auteurs qui s’inscrivent dans une tradition que je cherche à perpétrer dans mon catalogue. Il n’y a bien sûr pas de scission entre mes goûts de lectrice et mon activité d’éditrice. J’ai été très impressionnée par la lecture de Justine ou les infortunes de la vertu, à quinze ans.

 

Quels sont les autres écrivains que vous aimeriez publier ? Des projets sont-ils en cours d’élaboration ?

 

Je rêve de publier de la littérature française. Ce qui n’est pas encore le cas, alors que mes auteurs se revendiquent de l’héritage culturel français (Sade, Artaud, Klossowski, Bataille, Rimbaud, le nouveau roman…).

 

shozonuma3.jpgQue pouvez-vous nous dire des ouvrages à paraître prochainement ?

 

Surtout, il y a Yapou, bétail humain, de Shozo Numa, à paraître le 6 octobre prochain. C’est un texte stupéfiant, une œuvre qui occupe dans la littérature japonaise une place comparable à celle, chez nous, des Cent vingt journées de Sodome, de Sade. C’est une fresque publiée au Japon en trois ou cinq volumes selon les éditions, qui est parue sous forme de feuilleton, chapitre après chapitre, dès 1956.
Les rééditions ont été multiples, prenant même la forme de mangas.

Yapou, bétail humain, sous couvert d’un voyage fictif dans le temps, nous présente un monde total où les Yapous, descendants des Japonais, ont été asservis à la noblesse blanche dominante, régie par les femmes depuis la Révolution féminine. Sur cette planète, les Yapous sont traités comme du bétail et utilisés comme des objets aux fonctions diverses (des « meubles vivants et télépathes ») – toilettes humaines, gadgets masturbatoires...

Deux habitants originaires du XXe siècle, une jeune Allemande et son amant japonais, découvrent cet empire suite à un accident de vaisseau spatial. L’auteur décrit alors pour le lecteur du XXe siècle, aussi stupéfait que les protagonistes, l’Empire dans lequel les personnages évoluent (à tous les sens du terme). Tout, de l’organisation sociale aux gadgets technologiques, en passant par le système philosophique et idéologique, est scrupuleusement répertorié. Le texte est aussi frappant par sa feinte érudition (l’auteur détourne les textes canoniques de notre patrimoine culturel, citant des sources telles que L’Origine du Yapou, Jonathan Swift, etc.). Il multiplie les constantes adresses au lecteur, les notes de bas de page, les renvois au texte. L’auteur voulait que Yapou soit le grand texte du masochisme. Mais c’est aussi, comme le dit Mishima : « le plus grand roman idéologique qu’un Japonais ait écrit après-guerre. » Hanté par les notions d’impérialisme, de suprématie raciale, d’eugénisme, de domination sexuelle, il a été honni par le Japon d’après-guerre.
C’est une publication qui me réjouit tout particulièrement, j’ai conscience de tenir là un texte tel qu’on en publie peu dans une vie d’éditeur. Les deux autres volumes paraîtront en 2007 et 2008.
Ensuite, je publierai un roman inédit de Kathy Acker, La Vie enfantine de La Tarentule noire, par La Tarentule noire, un texte de jeunesse dans des tonalités proches de Sang et stupre au lycée, publié en janvier dernier. On retrouvera Peter Sotos, et de nouveaux auteurs viendront enrichir le catalogue.

 

propos recueillis par B. Longre (septembre 2005)

http://www.editions-desordres.com

 

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