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Cavalier seul

chevalierb3.jpgChevalier B.
de Martine Pouchain

Sarbacane, Romans Exprim’ 2007

 

entretien avec l'auteure à la suite de l’article.

 

(par B. Longre)

 

Barnabé Bouton aime Rosa Valet, qui ne le sait pas. Il lui écrit, mais signe ses missives de son initiale, et Rosa a beau se creuser la cervelle, elle est loin de soupçonner que c’est « le gros Barnabé » qui compose de si belles lettres, pleines d’envolées toutes bucoliques – lui qui a quitté l’école dès 16 ans. Entres deux lettres, Barnabé passe ses journées à travailler dans la ferme familiale et à écouter une vieille cassette du Concerto n°3 de Rachmaninov en compagnie de son champ de maïs (qui apprécie la musique), en laissant voguer son imagination et en rêvant à l’inaccessible Rosa ; lui vient alors une idée : pour gagner son cœur et attirer son attention, il pourrait changer le monde, et dans ce cas, autant s’attaquer à ce qu’il connaît si bien, son village, où tout ne marche pas nécessairement comme il faudrait… à commencer par le champ de maïs transgénique, qui rencontre la désapprobation de tous les habitants : « une mission parfaite pour un chevalier », se dit le jeune fermier…

Car Barnabé (certes naïf mais loin d’être niais) a compris que les « dragons d’aujourd’hui n’ont plus d’écailles, ni trois ou sept gueules qui crachent le feu, ils sont cent fois pires parce qu’ils sont invisibles. Ils assèchent les campagnes, laissent des enfants mourir de faim et de soif, sèment du grain stérile et entassent les poules dans des boîtes pour les faire pondre (…), ils détruisent, ils affament, ils désespèrent. » Et comme le monde a bien besoin de changements, le garçon s’adoube chevalier, tout seul, comme un grand. La première des missions qu’il s’est fixées est un succès (même si son pépé a tout deviné) et Barnabé décide de ne pas s’arrêter en si bon chemin…

 

Barnabé l’entêté, le cocasse, l’amoureux, l’optimiste, est un candide qu'on se surprend à aimer dès les premières pages, et que l’on trouve toujours aussi touchant au fil des années, entre bonheurs et désespoirs, pertes et retrouvailles, deuils et renoncements. Ses maladresses ou ses décisions imprévisibles, sa logique jusqu'auboutiste, son amour pour le monde sauvage et pour l’écriture, ses élans et son attachement indéfectible à Rosa (son antithèse, qui ne le mérite guère), sa nature franche et solitaire en font une figure inoubliable qui l’élève au rang des héros au grand cœur. C’est d’abord cette création pittoresque et transgressive qui fait palpiter ce roman inclassable, mais aussi la prose spontanée (à l’image du protagoniste), enlevée et profondément inventive de Martine Pouchain, où l’humour fait toujours mouche.

 

Le récit reste cependant ancré dans notre monde contemporain et interroge, derrière ce portrait d’un jeune homme resté enfant (et qui le vit bien), la société consumériste dans laquelle nous évoluons, ses absurdités et ses dévoiements, que ce soit à la campagne ou à la ville. Le périple de Barnabé qui part chercher Rosa à Paris (la demoiselle rêve d’être actrice) en est la parfaite illustration, et le lecteur le suit avec tant d’enthousiasme qu’il ne lui viendrait même pas à l’idée de se moquer des déconvenues du petit paysan monté à la capitale, alors qu’on les sait toutefois tragiquement inévitables. Au contraire, on prend sans réfléchir parti pour lui et pour son bon sens de grand rêveur, et même s’il grandit et mûrit (un peu, mais pas trop), les expériences les plus néfastes semblent glisser sur lui et, quand bien même elles laisseraient quelques fêlures, ne parviennent pas à entamer son essence chevaleresque. Chevalier B., un roman d’apprentissage ? Evidemment, en grande partie, mais un roman d’apprentissage qui se savoure à tout âge et dans lequel le jeune héros n’apprend que ce qu’il a envie d’apprendre et rejette ce qui ne paraît pas lui correspondre, ou ce que la norme voudrait lui imposer. Une belle figure d’insoumis !

 

 

 

Entretien avec l'auteure

 

D’abord, quelle est l’histoire éditoriale de ce roman très inclassable ? L’avez-vous écrit spécifiquement « pour adolescents » ?

Je suis contente que vous le trouviez inclassable, c’est un de mes compliments préférés.
En réalité, j’ai écrit Chevalier B. sans penser à un lectorat particulier. J’écris toujours ce que j’ai envie d’écrire au moment où j’ai envie de l’écrire, quitte à essuyer un refus. Pour ce roman, plusieurs éditeurs m’ont envoyé des lettres d’éloges... avec leur refus. Ils le jugeaient trop haut en âge. Quand j’ai su que Sarbacane lançait une collection jeunes adultes, j’ai sauté sur l’occasion et l’enthousiasme de mes éditeurs a fait le reste.

 

 Comment définiriez-vous le genre du roman ? Pensez-vous qu’il puisse porter une « étiquette » ?

J’ai envie de dire que ce n’est pas mon boulot. Je ne suis pas éditeur, je n’ai suivi aucune formation qui me permette de poser des verdicts de ce genre. J’espère qu’il est tout simplement inclassable, comme vous l’avez dit plus haut, et j’espère qu’on ne lui collera aucune étiquette, parce que je suis assez farouchement rebelle et que je n’aime pas les tiroirs.

 

Barnabé, au cœur du récit, est une création littéraire très atypique. Selon quel processus a-t-il été engendré ?

Atypique, encore un mot que j'adore.
Non, il n’y a pas de processus ou alors, s’il y en avait un, ce serait le processus de la jubilation. J’ai écrit ce roman en état de jubilation, c’était… c’était du bonheur pur. J’avais envie d’écrire sur l’amour absolu, c’est pourquoi Barnabé aime au-dessus de ses moyens. Mais après tout, est-ce si sûr ?

 

A-t-il des liens avec certains de vos « héros » précédents ?

Dans un de mes romans policiers médiévaux qui s’appelle Le monstre des marais (le titre n’est pas de moi), il y a un personnage d’idiot, Guigui, qui est une sorte de cousin de Barnabé, sauf qu’il n’est pas porté à son incandescence. J’aime profondément ce genre de personnage : les idiots, les clowns, les innocents, les purs. Ce sont des catalyseurs. Nous avons du mal à les regarder parce que leur candeur nous fait mal, nous rappelle le meilleur de nous-mêmes, enfoui, et nous posons un qualificatif qui nous rassure : idiot, simple, bouffon.
Mais ce sont eux qui nous font grandir.

 

L’écriture donne une impression d’immédiateté, de spontanéité… tout en étant très travaillée. Vous êtes-vous laissée porter par le personnage ou aviez-vous, dès le départ, une idée précise des intrigues à suivre et du dénouement ?

Je me suis laissé porter complètement et ça ne m’était jamais arrivé. Je n’avais aucune idée très précise. Au début, le texte était plus court. Il s’arrêtait lorsque Barnabé est en prison.
Et puis après deux refus d’éditeurs pour le motif invoqué plus haut, j’ai décidé que j’aimais trop ce personnage pour l’abandonner à son sort. Alors j’ai repris le texte et j’ai imaginé ce que deviendrait l’amour de Barnabé confronté à l’épreuve du temps. Deux mois de bonheur en plus (pour moi).

 

Avez-vous déjà quelques retours des lecteurs, jeunes ou moins jeunes ?

C’est un peu tôt, non ? Oui, j’ai tout de même eu quelques retours où il était question de «respiration » et de « bouffée d’oxygène », de la part de professionnels du livre ou de documentalistes.

 

Plus généralement, quelles sont vos sources d’inspiration ? Lisez-vous d’autres auteurs « jeunesse » ?

L’actualité, mes colères, mon regard sur le monde.
Je lis un peu les autres auteurs jeunesse, un peu aussi les auteurs « pour adultes ». Il y a tant à lire. Il faut se ternir au courant mais surtout, garder du temps pour l’écriture et la fraîcheur.

 

Que lisiez-vous, adolescente ?

Pas grand-chose. Il y avait peu de littérature jeunesse quand j’étais adolescente et mes parents ne sont pas des intellectuels. J’ai gardé un souvenir impérissable de Thomas Sawyer et Huckleberry Finn de Mark Twain. J’enviais la vie de Huck que j’estimais être la perfection même. Quant à Thomas, c’est de la graine d’écrivain : une imagination débordante pour enjoliver la réalité jamais assez palpitante à son goût. Ils se complètent parfaitement.

 

Quel regard portez-vous sur l’édition jeunesse ? Avez-vous envie de vous en démarquer ?

Je ne me sens pas suffisamment compétente pour en juger, mais j’ai tout de même envie de m’en démarquer, pour la bonne raison que j’ai toujours envie de me démarquer, quel que soit le sujet. C’est mon côté dandy je suppose. Ou rebelle.

 

Et le prochain roman ?

Dieu seul le sait, et il ne me l’a pas encore dit…

 

 

propos recueillis par B. Longre, juin 2007

 

martine.pouchain.free.fr

www.editions-sarbacane.com

www.exprim-forum.com

De Martine Pouchain
Fugue majeure - Nathan poche 2006
Printemps volé - Pocket jeunesse, 2005

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