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31/10/2008

Cap au Nord

GCOUV%20PILNIAK.JPGLe Pays d'Outre-passe

Boris Pilniak

Paulsen,  2007

 

(par Françoise Genevray)

 

Au cours de l'été 1924, Boris Pilniak prend part comme correspondant de presse à une expédition scientifique dirigée vers la Terre François-Joseph et qui le conduit de Mourmansk à l'Arctique, avant de faire retraite par le Spitzberg sans avoir atteint son objectif ultime. De cette expérience sort Zavolotchie (1925), traduit en français pour la première fois par Anne Coldefy-Faucard. Le Pays d'Outre-Passe, ainsi les manuscrits de Novgorod avaient-ils baptisé le grand Nord russe. La préface de la traductrice, par ailleurs spécialiste de Pilniak, situe parfaitement ce texte atypique à la fois dans son époque et dans l'évolution personnelle de son auteur. Après s'être illustré avec L'Année nue (1921), qui évoquait 1917 et la guerre civile, ce dernier s'interroge sur les enjeux humains d'une Révolution dont il partage l'utopie d'un monde nouveau et la confiance au progrès technique.


Le Pays d'Outre-Passe relate l'aventure polaire avec ses détails concrets, tout en intégrant au récit factuel une mosaïque de documents, d'impressions, de réflexions et de rêveries. Les recherches formelles menées par les prosateurs russes des années vingt - I. Babel, E. Zamiatine, V. Remizov - apparaissent ici dans les effets de montage qui bouleversent parfois la chronologie et dans les procédés de collage (procès-verbaux, journal de bord) qui brisent l'homogénéité textuelle. À la dimension épique (tempête, naufrage,  lutte des rescapés pour survivre dans l'enfer polaire malgré le froid, la faim et le scorbut) s'ajoute la couleur tragique donnée par l'issue d'une expédition d'où peu reviendront.

 

Deux figures prennent un relief particulier : le professeur Kremniov, savant rigoureux, esprit prométhéen, apôtre inflexible du vouloir actif, et le peintre Latchinov, vecteur du voir contemplatif, sensible à la beauté du monde naturel et des choses immobiles. Une interrogation sous-jacente habite le livre, sur le destin des modernes pris entre « vouloir «  et « voir », saisis dans le tourbillon de la Révolution, happés par le développement des techniques, captivés par leur propre volonté de savoir, mais qui demandent « quand même » le droit d'aimer et leur content de poésie. L'auteur admire avec conviction les aventures pionnières qui font reculer la mort. En installant des stations radios dans l'Arctique, on peut à tout moment secourir les navigateurs livrés aux trois sœurs de la mythologie grecque, la Peur, la Terreur, l'Épouvante. La coexistence entre tradition et progrès, entre contemplation et connaissance donne lieu à des notations perplexes d'où l'ode au savoir sort triomphante : « Là-bas ... dans la toundra paissent les rennes, sur l'onde marine, au loin, voguent des voiliers comme au temps de Pierre le Grand, les Pomores s'en vont prier dans leurs chapelles, les Samoyèdes vénèrent leurs idoles taillées dans des morceaux de bois... Et passent, indifférents, des hommes qui gagnent la haute mer, les glaces, dans la souffrance et le tourment, rien que pour récolter dans les fonds marins des coquillages et des bestioles microscopiques, rien que pour en tirer, pas même quelque chose d'utile, juste une bribe supplémentaire de savoir humain. Bénis soient la volonté et le génie humains ! » (p. 122).

 

pilniak.jpgDes moments particulièrement forts retiennent le lecteur. À la rencontre fatale du Sverdrup et du Mezen, qui s'achève par la vision d'une lampe brûlant toujours dans le carré tandis que le voilier coule (pp. 43-47), au tourment des culbutes qui épuisent les savants pris dans la tempête, succèdent brusquement les nouvelles politiques arrivées de Moscou (pp. 48-55) au sujet de collectes d'impôts forcées en Ukraine et de persécutions antireligieuses - collision superbe de deux ordres de réalité éloignés dans l'espace et dans l'esprit. Quand l'équipe perd trois hommes emportés au grand large sur un canot par la bourrasque, la soudaineté ahurissante de l'accident s'impose avec une concision magnifique (p. 70). Et quand l'expédition s'échoue sur un ilôt ignoré des cartes, sans aucune chance qu'on la retrouve, la mort s'annonce posément : ni le protagoniste ni l'auteur ne haussent le ton, l'humour conservant ses droits puisque Kremniov trouve encore à placer sa phrase favorite, « tout cela, bien sûr, n'est pas très grave... » (p. 96). L'épitaphe de Sagovski tracée au couteau par Latchinov (p.119) illustre la tonalité générale du livre, qui marie paradoxalement lyrisme et retenue, enthousiasme et sobriété.

 

Considéré en Russie comme un écrivain de premier plan des années post-révolution, trop peu connu en France malgré des traductions marquantes, B. Pilniak se découvre ici sous une facette nouvelle et très attachante.

                                  

http://www.editionspaulsen.com

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