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Biographie et génie

v_book_49.jpgShakespeare. La biographie
Peter Ackroyd
Traduit de l’anglais par Bernard Turle
Philippe Rey, 2006

(par Anne-Marie Mercier)

Bien plus qu’une biographie, ce livre propose à la fois les données les plus récentes de la recherche shakespearienne, un portrait précis et documenté sur la vie à Stratford et à Londres sous Elisabeth 1e et Jacques II, une description de la vie théâtrale du temps et enfin une analyse des conditions de création de ses pièces et de l’origine de ce qu’on nomme le « génie » d’un grand artiste. Ce pari déjà ambitieux est accompagné par un grand souci de lisibilité. Des chapitres très courts organisent le texte d’une façon qui n’est pas totalement chronologique et proposent des éclairages sur des points précis, qui peuvent être sociologiques, littéraires, purement historiques, psychologiques, etc. La traduction est belle et précise (seul reproche : que les vers de Shakespeare cités en français ne soient pas toujours donnés aussi dans la langue originale).

Ainsi, non seulement Shakespeare a bien existé et a bien écrit ses pièces, mais on sait beaucoup de choses sur lui. Certes, il demeure des trous dans sa biographie : la vie de W. S., pendant certaines années, est davantage supposée que connue. Mais Ackroyd possède un grand talent pour reconstruire à partir d’indices sans pour autant romancer et tromper son lecteur : on sait toujours ce qui est sûr et ce qui ne l’est pas, et on est pourtant devant un tissu de vie qui donne une impression d’unité et de continuité. Et quand on n’a aucun indice certain, par exemple sur les relations qu’entretenait W. S. avec sa femme, le biographe ne cherche pas à imaginer, mais fait le constat d’un manque d’information. Le fait qu’aucune lettre personnelle de Shakespeare n’ait été retrouvée enveloppe sa vie privée de mystère. Autre mystère : celui du destinataire des sonnets. Ackroyd évoque plusieurs hypothèses, toutes passionnantes, et choisit pourtant une voie qui rend cette question mineure : cela consiste à voir dans ces sonnets une œuvre très codifiée et réglée par les conventions du genre que l’on retrouve dans les œuvres d’autres auteurs du temps (seule la « dame noire » serait originale et dirait peut-être quelque chose de la vie du poète).

Tout en présentant les différentes théories à l’œuvre chez les spécialistes, Ackroyd fait des choix et présente un personnage cohérent et convaincant d’auteur élisabéthain et de génie universel. Si l’homosexualité de Shakespeare est mise quelque peu à l’écart au profit de l’idée qu’il avait un intérêt général pour toutes les pratiques possibles ainsi qu’une réputation de libertin, la théorie de l’appartenance de la famille de Shakespeare et de lui-même au catholicisme est bien affirmée et commentée. La carrière de Shakespeare auteur aurait commencé très tôt, avec des versions précoces de Lear, Henri V, Richard III… Il aurait sans cesse réécrit et modifié ses textes, les versions imprimées étant beaucoup plus longues que les œuvres jouées (qui devaient tenir en environ deux heures). Shakespeare est aussi présenté comme un auteur-acteur : comment on le devient, les problèmes que cela pose quand on veut tenir un rôle dans la société et s’anoblir (la famille de Shakespeare n’était pas aussi peu fortunée qu’on l’a écrit, bien au contraire), en quoi cela modifie l’écriture des pièces et quels acteurs ont inspiré certains rôles, quels rôles il a lui-même tenus… tout cela est passionnant, comme est passionnante l’évocation de la vie des théâtres : autorisations, interdictions, fermetures en temps de peste (fréquentes), patronages, politiques, lieux où l’on construit des théâtres (il y a toute une géographie des lieux de plaisirs à Londres), architectures, constructions, « démontages » (voir le récit de celui qui sera à l’origine du théâtre du Globe), incendies…

Enfin, tout au long de l’ouvrage on trouve des indications sur la formation, les lectures et les rencontres de Shakespeare. Cela donne des indications sur ce qu’il connaissait, sur les œuvres contemporaines, sur ses relations avec les autres auteurs (et la question de l’imitation et du plagiat), sur la vie littéraire du temps, les mœurs éditoriales, les batailles théâtrales (littéraires et littérales). Mais le plus passionnant est l’interrogation qui court en filigrane tout au long du livre : de quoi est fait le génie de Shakespeare et comment est-il né ? les réponses, discrètes et souvent données sous la forme de suggestions et d’interrogations sont extrêmement stimulantes. Les incursions dans les poèmes et dans les pièces sont étonnantes et permettent d’éclairer les textes de façon nouvelle.
Rarement une biographie aura autant donné envie de revenir à l’œuvre.

 

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