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Nihil novi ?

arton298.jpgL’histoire cachée du nihilisme. Jacobi, Dostoïevski, Heidegger, Nietzsche

Jean-Pierre Faye et Michèle Cohen-Halimi

La Fabrique, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

Ne désignant à proprement parler ni un dogme religieux ni une idéologie politique, le philosophème « nihilisme » méritait de faire l’objet d’une histoire sémantique. Voilà qui est chose faite, et de façon passionnante, dans un essai à quatre mains signé Jean-Pierre Faye et Michèle Cohen-Halimi. Retour sur un mot à l’évolution erratique, et qui, en deux siècles, se vit accaparé par des penseurs de différents acabits.

Tout commence sous la plume d’une figure bien oubliée de la Révolution française, le fervent conventionnel antireligieux et anticlérical Anacharsis Cloots, qui soutenait, en 1793 : « La république des droits de l’homme, à proprement parler, n’est ni théiste ni athée ; elle est nihiliste. L’invocation du législateur à je ne sais quel fantôme suprême est un hors-d’œuvre absurde. » La radicalité de Cloots déplut à Robespierre, plus prudent en matière de traitement des cultes et conscient de l’importance de la divinité au cœur du système de la vie sociale. Cloots mourut (sans prêtre, faut-il le préciser ?) sur l’échafaud, mais son néologisme était lâché et allait, comme l’explique Cohen-Halimi, « s’enfoncer dans les strates invisibles, à peine dicibles, du langage pour laisser peu à peu affleurer les bribes d’une continuité, rompue par des conflits d’interprétation ».

Six années plus tard, c’est un certain Friedrich Heinrich Jacobi qui va lui conférer une dimension proprement philosophique, en l’introduisant dans le débat qui l’oppose au kantisme. Très étrangement, la perspective de Cloots se trouve ici renversée, car Jacobi taxe de nihilisme les rationalistes, certes déistes, mais anti-chrétiens. Cette « première giration sur lui-même » du terme aura pour effet le plus notable de le faire verser du côté de la critique des Lumières, de l’humanisme universalisant et des principes de la Révolution… dont il est issu !

Cohen-Halimi convoque ensuite Hegel, Bakounine, Tourgueniev, et l’inévitable Nietzsche, ce qui permet de suivre le nihilisme à travers ses avatars politiques, activistes et littéraires. L’approche de Dostoïevski et de la génération de 1860 est tout simplement magistrale : elle offre de saisir en quoi le roman peut véritablement incarner, soit donner chair, vie et consistance, à un débat spéculatif, et mettre en scène la tragédie sur laquelle il peut déboucher. Cohen-Halimi souligne enfin le transfert d’idées entre l’auteur des Possédés et celui de la Généalogie de la morale : « Quand Dostoïevski révèle chez les nihilistes des croyants qui s’ignorent, Nietzsche montre, au contraire, que la véracité chrétienne se trahit en mensonge, que c’est celle qui génère dégoût et désespoir, et qu’il faut donc lui faire dire la vérité de son mensonge : qu’il n’y a pas de vérité ». Quelle que soit la charge dont on semble l’investir, positive ou négative, le mot de « nihilisme » oblige celui qui ose s’en emparer à relever le défi de « penser jusqu’au bout ».

 

La suite de la partition (car c’est bien ainsi que chaque partie de l’ouvrage est désignée) est menée sous la baguette de Jean-Pierre Faye, déjà reconnu pour ses précédents travaux de décryptage du langage totalitaire. Quoi d’étonnant à le voir analyser les enjeux de l’exploitation de « nihilisme » par Heidegger ? Voici le mot purement et simplement « embarqué dans le danger du Reich », situé au cœur métaphysique du nazisme. La charge est frontale ; gageons qu’elle provoquera de nouveaux remous dans le landernau philosophique. L’on regrettera juste, au fil d’une démonstration qui paraît si puissante, de voir Ernst Jünger hâtivement assimilé à un auteur dangereux, alors que sa pensée ne fait nulle part l’objet d’un examen approfondi.

 

Cet ouvrage étant ardu, les profanes en philosophie n’en feront pas une lecture de détente. Cependant, l’amphigourisme en est, à quelques exceptions près, banni. Le projet d’aboutir à une « méthode de mise en lisibilité de l’histoire », via la filature des acceptions d’un seul concept, devrait d’ailleurs être tenté pour de nombreux autres « –ismes ». Cette étude nous rappelle en tout cas que les idées fondent le réel et l’histoire humaine. Le lumineux aphorisme de Heine y trouve à nouveau confirmation : « Le monde est la signature de la parole. Notez bien cela, fiers hommes d’action. Vous n’êtes que les hommes de main inconscients des hommes de pensée. »

 

http://www.lafabrique.fr/

Commentaires

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    ... Longue et belle nouvelle vie et voie et voix à cette mouture de Sitartmag, chère Blandine...

    frédériC

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