Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/10/2008

Histoire d'exil

jsoler4.jpgLes exilés de la mémoire
Jordi Soler

traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu,
10-18, 2008 (Belfond, 2007)

 

(par Jean-Baptiste Monat)

Les exilés de la mémoire est le premier livre traduit en français de Jordi Soler, écrivain mexicain qui se replonge ici dans son histoire familiale. Il est plus particulièrement question de celle de son grand-père, Arcadi, combattant républicain espagnol ayant fui au moment de la chute de Barcelone. Commence alors pour cet homme qui, comme ses frères d'armes, pensait rallier l'Espagne quelques mois plus tard, un long périple à la fois épique et tragique qui se termine par l'acceptation déchirante de l'exil au Mexique.


Mais la première étape de ce périple, l'une des plus douloureuses, confrontera le lecteur français à un oubli, voire un déni sidérant d'un épisode historique. Henri-François Imbert avait consacré un film magnifique (No Pasaran) à ce trou de mémoire collectif touchant l'existence des camps sur les plages d'Argelès-sur-Mer, puis à Saint-Cyprien et Le Barcarès, où furent regroupés plusieurs centaines de milliers de réfugiés espagnols


Jordi Soler, se rendant à son tour sur ces lieux, constate le même défaut d'empreinte historique, la même absence hallucinatoire de souvenir dans ces hauts lieux du tourisme de masse. Il semble toutefois que le tabou ait été brisé en 1999 par les associations d'anciens républicains espagnols (d'ailleurs, aujourd'hui, le site Internet de la ville d'Argelès-sur-Mer fait état de cet épisode de son histoire) à l'occasion du soixantième anniversaire de la «Retirada» et du camp d'Argelès.

 

Le récit que nous livre Soler des conditions de vie dans ce camp, depuis l'accueil brutal des Français à la frontière, est effroyable : cloîtrée sans aucun abri sur la plage, la centaine de milliers d'habitants forcés du camp subit la rigueur des nuits (1939 fut un des plus froids hiver du siècle), la sous-alimentation, l'absence d'eau potable et de services d'hygiène, les maladies diverses qui se plaisent dans ces conditions, tout cela sans avoir jamais aucune idée de ce qui les attend ou de la durée de leur séjour. Soler rend également un hommage appuyé à ceux qui, comme l'ambassadeur mexicain en France, tentèrent tout ou presque pour arracher les réfugiés à la misère du camp et à la catastrophique politique de Vichy.


Dans la confusion suivant la débâcle, Arcadi parvint à s'enfuir. Le récit des péripéties qui parsemèrent son long voyage jusqu'au Mexique nous entraîne alors dans une sorte de roman d'aventures où apparaissent de nombreux personnages, à demi-réels à demi-rêvés, tels l'ingénieur Cabezza Pratt vivant mille vies successives dans la tourmente de l'histoire, de Cuba aux Etats-Unis, du Mexique à l'Espagne. Quant à Arcadi, il finit par fonder avec quelques autres réfugiés espagnols une plantation de café au fin fond du Mexique, La Portuguesa, reflet séduisant mais illusoire de la Catalogne perdue. Il fomente alors d'improbables complots contre Franco et redécouvre, étonné, dans les yeux de son petit fils, l'image du temps passé, perdu, gâché.

 

Jordi Soler romance à loisir son autobiographie familiale, sans doute aussi parce que le roman et l'imaginaire seuls sont à même de rendre compte des soubresauts gigantesques de l'Histoire à l'échelle des existences, d'en combler partiellement les lacunes, les incohérences. Si la mémoire défaille et menace sans cesse de s'effacer, le roman lui offre du moins un soutien et une arme, dont l'auteur use ici avec talent. En transformant sa généalogie en matière romanesque, l'auteur restitue éclat et dignité à l'identité précaire des exilés et de leurs descendants.

 

http://www.10-18.fr

 

Vient de paraître aux éditions Belfond : La Dernière Heure du dernier jour.

 

 

Les commentaires sont fermés.