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Roman policier post-moderne ou critique littéraire expérimentale ?

pbayard3.jpgL’affaire du chien des Baskerville

Pierre Bayard

Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2008

 

(par Christophe Rubin)

  

Pierre Bayard est professeur de littérature et psychanalyste. Dans ses derniers livres, il tente d’approfondir notre compréhension du texte littéraire en partant de paradoxes apparemment peu sérieux, pour révéler des propriétés textuelles intéressantes, voire profondes. C’est ainsi que son précédent ouvrage, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, a fait beaucoup parler de lui. Auparavant, il avait commencé un cycle d’enquêtes relevant d’une forme de «critique policière », avec Qui a tué Roger Ackroyd et Enquête sur Hamlet, cycle qu’il poursuit aujourd’hui avec L’affaire du Chien des Baskerville, incluant pour ses nouveaux lecteurs un rappel des principes et de la genèse de sa méthode – qui pose de nouveau à sa façon la question des Limites de l’interprétation ou au contraire de L’œuvre ouverte, comme dirait Umberto Eco, qui s’est d’ailleurs lui-même approché du genre policier dans certains de ses romans.

Tout commence par une nouvelle hypothèse : les personnages « ne sont pas (…) des êtres de papier, mais des créatures vivantes ». Ainsi Conan Doyle se serait laissé abuser par l’un de ses personnages, qui a commis un meurtre à l’insu de son auteur et il s’agit d’intervenir pour le démasquer… Bayard rouvre donc le dossier et prend visiblement plaisir à nous conter de nouveau l’histoire bien connue, mais pour mener une contre-enquête, en commençant par démonter la méthode d’un Sherlock Holmes qui est à la fois une figure de l’auteur tissant le fil d’une histoire faite d’éléments disparates – tout comme un écrivain produit un « univers troué » extrêmement incomplet – et du lecteur d’indices avec une méthode comparatiste ou bien un «raisonnement à rebours ». Or pour le critique-policier qu’est Pierre Bayard, tout cela n’a que les apparences de la rigueur car les erreurs du détective signalées par Conan Doyle lui-même sont finalement très nombreuses, jusqu’à « rendre la vérité définitivement instable » et ouvrir «des hypothèses multiples » dépendant des interprétations. Quant au narrateur, le Dr Watson, sa fiabilité est également douteuse : son incapacité à donner du sens à ce qu’il voit est rappelée sans cesse par le personnage principal.

Sans révéler les conclusions presque troublantes de l’enquête minutieuse et impressionnante que Pierre Bayard applique au texte de Conan Doyle, on peut indiquer quelques pistes théoriques ouvertes par ce livre : la frontière entre fiction et réalité se révèle perméable, si l’on observe de près leur expression linguistique ou leur impact psychologique ; un « complexe de Holmes », une véritable relation passionnelle de haine ou d’amour, peut unir un créateur ou un lecteur et un personnage, jusqu’à conférer à ce dernier une autonomie qui lui permet de passer d’un monde à l’autre. Cela peut relever d’une pathologie, mais cela peut aussi stimuler des constructions imaginaires originales.

 http://www.leseditionsdeminuit.com/f/index.php

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