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03/03/2008

Mais la liberté, maman ?

coco3.jpgJe suis une vieille coco !
Dan Lungu
traduit du roumain par Laure Hinckel
Ed. Jacqueline Chambon, 2008

(par Jean-Pierre Longre)

Emilia Apostoae est une vieille dame qui vit dans la Roumanie d’aujourd’hui et qui se souvient… Sa mémoire la ramène à son enfance rurale, à sa fuite en ville, à ses parents, à tante Lucrecia et tonton Andrei qui l’invitaient chez eux et lui faisaient goûter aux plaisirs citadins tout en l’attelant aux tâches ménagères, à son travail en usine, à son mariage, à sa fille Alice partie faire carrière et se marier au Canada… Comme une remise à plat de tout le passé, « comme une carte de géographie pleine de petites ampoules qui s’allument simultanément », ses souvenirs posent la question centrale : « Emilia Apostoae a-t-elle été réellement heureuse ou est-ce seulement une impression ? » ; et la question subsidiaire : «Comment as-tu pu être heureuse quand tous ces gens étaient malheureux ? »


Et c’est là le paradoxe : au cours de ses longues discussions avec Alice, Emilia réalise combien sa vie est liée au communisme : « J’étais plus communiste que ma fille ne l’avait cru. Et même plus que je ne le croyais moi-même ». Comment échapper aux ambiguïtés de toute une vie ? A celles d’une enfance douce malgré les contraintes de la vie sociale et familiale ? A celle d’un labeur obligatoire qui laissait la place aux petits arrangements quotidiens ? A celles que commande la confrontation entre la liberté retrouvée, vantée par sa fille, et les difficultés de tous les jours (« Si j’avais ne serait-ce que la moitié de ce que j’avais au temps du communisme, je serais bien contente ») ? A celles d’une relative aisance personnelle inséparable du malheur de certains, qui ont tout perdu ?

 « Une vieille coco », certes. Cela ne l’empêchait pas de rire de bon cœur aux irrésistibles blagues qui circulaient sur Ceausescu, sa femme et ses sbires, ni de souscrire au résumé comico-réaliste que faisait l’impayable Mitu : « Un : en Roumanie tout le monde a un emploi. Deux : alors que tout le monde a un emploi, personne ne travaille. Trois : alors que personne ne travaille, le Plan est réalisé et même dépassé. Quatre : alors qu’on remplit et qu’on dépasse le Plan, les magasins sont vides. Cinq : alors que les magasins sont vides, tout le monde a de quoi manger. Six : alors que tout le monde a de quoi manger, personne n’est content. Sept : alors que personne n’est content, tout le monde applaudit ! ». Et cela ne l’empêche pas de raconter les fiévreux préparatifs que, pendant plusieurs jours, les chefs de l’usine et du parti imposèrent à l’ouvrière qu’elle était et à ses camarades en prévision de la visite du « Génie des Carpates », qui ne vint jamais. Tout cela ne relève ni de la dénonciation ni de la justification, mais de la réalité d’un être en butte aux bouleversements vécus par un pays entier, aux désillusions sur la politique, la société, les hommes…

Ainsi, Je suis une vieille coco ! pourrait être qualifié de roman réaliste, comme pouvait l’être Le paradis des poules : à la manière de Balzac, Dan Lungu « fait concurrence à l’état civil », en jetant des ponts entre l’un et l’autre récits, en ménageant le retour de certains personnages, en mettant en scène le petit peuple et son existence quotidienne. Mais surtout, c’est un roman vivant, attachant, jubilatoire, qui pose avec une fausse naïveté les problèmes auxquels est confrontée la Roumanie d’aujourd’hui, dans toutes ses contradictions, dans toute sa complexité.

http://www.actes-sud.fr/ne/chambon.php

 

http://www.sitartmag.com/bellesetrangeres05.htm

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