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L'art & la technique du chaos

venaille3.jpgChaos

Franck Venaille

Mercure de France, 2006

 

(par Tieri Briet)

 

Franck Venaille publie Chaos au Mercure de France, un livre brut de mots et de visions pour élargir, d’un cran supplémentaire, encore, ce que la langue peut nous rendre possible. Un livre traversé de questions pour éprouver, au dernier cran, ce que mots et visions peuvent édifier encore de poésie nue.

 

Au total, on dénombre 124 questions dans Chaos, et cet avertissement adressé au lecteur : “Je n’écris pas pour la canaille qui ne demande qu’à être émue.” Alors autant prévenir, Franck Venaille n’écrit pas non plus pour “se lancer dans une danse frénétique devant le totem de la poésie.” Le monde existe et pour l’écrire, il faudra entreprendre de l’arpenter comme il faut (1), le penser et pour cela lancer les questions acharnées une à une.

 

Question N° 20 : “La mer du Nord peut-elle se tromper ?”

Question N° 57 : “Mais qui se soucie d’un empêcheur de forniquer ?”

Si, dans ce monde que l’écrivain traverse et affronte, la violence verbale est devenue une règle établie, un code de conduite là où on continue de parler plutôt que de se taire, alors Venaille décide de placer son écriture au même niveau de violence. Il faut que l’affrontement des langues soit aussi loyal que possible. “Et j’aimerais que mon écriture fasse mal aux yeux des lecteurs,” explique-t-il dans un long entretien publié dans l’Humanité (2). “Quand j’écris je pars rarement d’une idée mais d’un mot qui m’obsède. Ce n’est jamais un mot neutre. Il a sa propre vie. Il contient sa propre mort donc il peut disparaître.
Cette idée revient plus d’une fois au détour des poèmes :

 

Parfois les mots se donnent la mort

On en parle peu

On est pauvre de commentaires.”

 

Bien sûr, ces suicides ne figureront au sommaire d’aucun journal. Et qui, excepté Franck Venaille, songerait seulement à en donner l’alerte ? La tension permanente de son écriture, son tranchant et sa témérité, l’extrême condensation de la langue donnent à ses poèmes une intensité qui les apparente à une lutte, une lutte acharnée pour continuer de monter la garde et d’ausculter le travail de la mort dans la langue. Tant pis si les ravages semblent désormais à l’échelle d’une épidémie, il faut tenir quand même les mots pour ce qu’ils sont.

 

“Je regarde les mots se tordre et brûler.

Je parviens à les lire.”

 

Les questions servent à désarçonner. Les illusions tombent : “Pourquoi faut-il que, dans la version sexuelle de l’amour, on se dévore de bouches ?” Qui veut répondre sans utiliser les mots déjà morts ? Il faudra que la poésie, comme l’amour, réquisitionne autant les bouches que les mains. Les yeux peuvent continuer d’avoir mal s’ils s’entêtent à aller lire jusqu’au bout. Parce que sous la main de Venaille, le poème vient heurter, affronter en reprenant ce que les mots drainent avec eux d’urgence sociale, de désespoir politique, de pensée interdite et de désobéissance collective. Seule l’incandescence a changé. Les techniques de la langue ne servent qu’à mieux remporter chaque combat. Et les mots servent de meutes, tendus de l’intérieur, jetés dans l’exhortation, bâtis à coups de butoir pour édifier la forteresse d’où balancer les questions.

 

L’entreprise est risquée, démesurée, mais Venaille a quelques livres majeurs derrière lui et s’est trouvé de nouveaux alliés sur le champ de bataille. Deux techniciens eux aussi, habitués au combat en travers de la langue : “Pauvre Bertolt Brecht. Pauvre Verlaine. Et si vous le permettez : mon pauvre Venaille.”

En attendant Venaille a regardé dans le coeur de Brecht & c’est bien fini désormais !” La dernière question peut venir, celle qui servira à transformer le livre en testament des vieux mots suicidés : “D’ailleurs qui parle ?” La réponse est directe, frontale, aussi définitive qu’une signature au bas d’un tract : “Moi, Venaille, dis-je. Officier de l’Armée des morts.” D’ailleurs c’est écrit : “Ce qui détruit le cosmos du dehors détruit le cosmos du dedans.” C’est sa vision du chaos, ramassée en douze mots, étendue dans l’alerte d’un livre absolu.

 

 

(1) Lire La descente de l’Escaut, paru en 1995 aux éditions Obsidiane
(2) L’humanité, le 28 décembre 2004, “Faire mal aux yeux du lecteur” Entretien réalisé par Jean-Patrice Courtois et Emmanuel Laugier.
http://www.humanite.fr/popup_print.php3?id_article=453738

Franck Venaille sur Poezibao
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2006/06/franck_venaille.html

http://www.printempsdespoetes.com/le_livre/index.php

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