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15/10/2008

Les vomissements de la reine

dorota.jpgTchatche ou crève

Dorota Masłowska

traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski

Les Éditions Noir sur Blanc, 2008

 

(par Christophe Rubin)

 

Le roman hip-hop existe-t-il ? Si oui, est-il traduisible ?

 

Avant de tenter de donner des éléments de réponse à ces questions, il convient de remarquer que Tchatche ou crève, de la jeune romancière polonaise Dorota Masłowska, est pour le moins déroutant et étrange : un savant mélange de trash et de virtuosité langagière, comme le suggère le titre original Paw kròlowej, avec un jeu de mot entre deux expressions : « le paon de la reine » et « les vomissements de la reine ».

Le changement de titre, nécessaire du fait du jeu de mot en polonais, est suivi d’une traduction visiblement très libre du texte lui-même. On retrouve évidemment dans le roman des références à la Pologne d’aujourd’hui ; mais surtout énormément de transpositions pures et simples du langage d’une certaine jeunesse de ce pays.

 

« Alors écoutez, l’Arc-en-ciel, le cinéma de vos illusions, célèbre aujourd’hui sa grande fermeture, vous pensez que la vie est un jeu, une promo chez Carrouf, où tu te sens grave libre, parce que c’est toi qui choisis la margarine la moins chère et la pisse gazeuse à zéro quatre-vingt-dix-neuf, et Dieu se réjouit dans les cieux de t’avoir mis sous le sapin un si joli cadeau, du Chinois tranché fin, il s’est donné du mal, et les calbutes Carrouf avec un élastique, en promotion, de tous les coloris, tous les motifs, toutes les tailles. Alors, comme ça, tu crois tout savoir sur le monde parce que ce matin tu as lu un gratuit dans le métro, mais tu sais rien, parce que Pitz Patrycja, tu la connais pas, tu n’as pas vu ses yeux tristes comme de l’urine récupérée dans un bocal de ketchup marque repère. »


Mais le mariage du choquant et de l’ostentatoire, des « vomissements » et du « paon », évoque irrésistiblement la poétique du rap, dont les textes cherchent à choquer par l’expression vocale voire buccale d’échantillons de discours ultra-réalistes et, en même temps, à susciter l’admiration par une stylistique de la prouesse et du chatoiement. Cela passe notamment par un collage d’éléments hétéroclites : tout comme un disc jockey fait du sampling, c’est-à-dire produit une musique nouvelle en prélevant des sons sur de vieux disques vinyle, le rappeur et en l’occurrence la romancière procèdent à un montage d’échantillons textuels. En dehors du brassage d’expressions de diverses origines plus ou moins déformées, les passages les plus réussis parviennent à proposer un véritable scratch textuel par la superposition de plusieurs systèmes de référence pour un résultat parfois très drôle. Lorsque le personnage du chanteur pop qui redoute l’amplification des rumeurs le concernant – il serait homosexuel et franc-maçon – reçoit deux témoins de Jéhovah qu’il prend pour des journalistes enquêtant pour un magazine féminin, il se trouve tellement méfiant qu’il surveille ses réponses et réinterprète les stéréotypes apocalyptiques selon le point de vue de la pseudo-psychologie médiatique et d’un sensationnalisme revisitant quelques faits divers...

 

De ce fait, les choix opérés par la traductrice – mêler le langage et les références de la France des banlieues à l’univers polonais – se trouvent finalement bienvenus et ne font qu’amplifier une démarche revendiquée par la romancière, juste avant des remerciements-dédicaces semblables à ceux des pochettes d’albums de rap : elle reconnaît des emprunts ou des détournements particulièrement éclectiques, allant de Sidney Polak et de Roman Polanski à Marcel Proust et à Jules Verne, en passant par Jim Morrison, Björk, ou encore Bohumil Hrabal… Mais on peut également retrouver la trace des insultes rituelles qui sont nées parmi les adolescents de certains quartiers noirs américains…

« (…) comment tu peux aller chez les gens avec la gueule que t’as, ton père a dû t’emmener en promenade à Tchernobyl (…) »

 

S’agit-il pour autant d’un texte artificiel, fabriqué ou impersonnel ? Le moins qu’on puisse dire est que l’auteur a du tempérament… Dès qu’on entre dans ce roman, on est frappé par l’impression de vérité et d’intimité qui émane de ce texte pourtant étrange. Cela tient peut-être à l’impression d’urgence – suggérée par le titre français – et de spontanéité provoquée par cette grande logorrhée provocatrice adressée au nom même de l’auteur, qui s’invite régulièrement dans son récit pour des commentaires narquois sur l’écriture de ce qu’elle appelle sa « chanson », sur le ton d’une explication scolaire un peu naïve…

 

« Dans le passage ci-dessus ont été présentés des événements qui se déroulaient au passé. Dans ce texte ont été employés des mots tels que enculer, bordel, chierie et couille, ainsi que des variantes vulgaires d’expressions relatives à l’acte sexuel ou au terme pénis. Ce côté explicite et vulgaire a pour but d’inciter à la lecture des personnes qui n’auraient, sinon, jamais tenté de lire cet ouvrage, des personnes inintelligentes voire carrément mineures, des groupes scolaires ainsi que des personnes illettrées. Cela dans le but de les amuser, cela dans le but d’être très drôle. Chacun trouvera dans cette chanson quelque chose qui lui sied. Cette chanson est sponsorisée par les fonds de l’union européenne. »

 

Le caractère intime et réaliste de cette « chanson » tient aussi à la grossièreté du langage, particulièrement sale    sale parce qu’il ne recule pas devant les réalités les plus sordides ; parce qu’il laisse entendre les réactions d’un sujet bien ancré dans son corps, avec ses humeurs, dans tous les sens du terme ; et parce qu’il poursuit à sa manière la tradition jazzistique des dirty notes, les « notes sales » qui font entendre le jeu du musicien : la grande variété des sonorités brutes qu’il peut générer dans sa prestation. Le sujet doit faire apparaître sa différence dans chaque note, surtout quand cette note est reprise d’autrui ou est d’origine mécanique. Ainsi, quand la romancière reprend le topos de la première rencontre amoureuse, l’altération comique et tragique à la fois – encore un trait qui évoque les musiques afro-américaines – est généralisée :

 

« Un an auparavant, un après-midi rose pourrissait sur la ville, le ciel avait honte, dans le quartier de Ouatolin, Patrycja marchait, elle descendait une rue, dans les flocons de gaz d’échappement, quand il est apparu, malgré la canicule il avait des bottes aux pieds et il puait, c’était désagréable.

  Hé ! madame, s’il vous plaît !

C’est ce qu’il lui a dit, elle a cru qu’il voulait du fric pour du vin et de la vodka, et c’était l’amour tant désiré qui venait à elle, le grand amour,

mais pas pour toujours. »

 

Pourtant, la traduction n’a pas les moyens de restituer les rythmes et les sonorités originelles du texte. Il faut donc le lire, plus encore que les autres traductions, comme une transposition partielle qui donne à connaître une oeuvre que le lecteur francophone ne pourra pas entièrement goûter. Mais, là encore, cela peut s'accorder avec le choix littéraire d'une parole abondante et en apparence spontanée, qui se lit comme un témoignage un peu halluciné, où il faut faire le tri. Entre ultra-réalisme et fantaisie verbale ou imaginative de haute voltige, le rap aime aussi diffracter les significations et brouiller les pistes, notamment entre le réel et le fictif, comme pour compenser le risque pris par la pudeur dans un dévoilement de soi particulièrement cru et spectaculaire. Dans le roman, la multiplication des trames narratives et des points de vue – chaque chapitre adopte celui d’un personnage différent – vient amplifier l’ambiguïté énonciative : qui est au centre du roman ? Stanislaw Rétro, le chanteur pop qui subit l’effet des rumeurs le concernant et qui se retrouve piégé par un show télévisé ? L’un des autres personnages folkloriques et ridicules dont les noms semblent empruntés à Claire Bretécher ? L’auteur-narrateur, qui s’exprime tantôt en son nom, tantôt avec le pseudonyme MC Doris qui lui confère un statut de rappeuse ?

 

Comme dans un concert de rap où abondent les invités, les clash et les ruptures de ton, ce roman est réjouissant. La lecture est parfois difficile, elle demande une certaine énergie pour être à la hauteur de la confrontation imposée par la romancière et par sa traductrice : il n’est pas toujours facile de suivre les méandres de ce flot de mots chaotique, mais la surprise vient à chaque page raviver l’attention et provoquer l’étonnement.

 

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