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15/10/2008

George Orwell, à sa guise...

couv_1311.jpgA ma guise, Chroniques 1943-1947
George Orwell
Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner

Préface de Jean-Jacques Rosat

Éditions Agone, Collection « Banc d’essais », 2008-10-15

 

(par Frédéric Saenen) 

 

« Je pense que [Tribune] est aujourd’hui le seul hebdomadaire qui fait un réel effort pour être à la fois progressiste et humaniste – à savoir qu’il mêle une politique radicale socialiste au respect de la liberté et de parole à une attitude civilisée envers la littérature et les arts. » Cet avis que l’écrivain George Orwell publie en 1947, dans les colonnes mêmes du magazine qu’il évoque, est bien plus qu’une déclaration de principe. Elle permet de saisir la profonde convergence idéologique et morale qui lient l’écrivain à l’organe de presse travailliste dont il était devenu, quelques années plus tôt, un collaborateur régulier.  

 

À l’époque, Orwell avait déjà publié plusieurs livres importants et vécu une existence assez dense pour léguer à la postérité les incarnations auxquelles nous l’identifions encore : celles de l’écrivain engagé (avec notamment ses poignantes évocations de la misère sociale en Angleterre ou de la guerre d’Espagne) et du visionnaire (La Ferme des Animaux est publié en mars 1944).

Grâce à l’initiative de maints éditeurs, ce portrait se rehausse d’une troisième facette, extrêmement riche : celle du chroniqueur, témoin avisé de son temps. La part de sa production qui relève de son activité de journaliste est un continent ; les éditions Agone nous en offrent à nouveau la démonstration en publiant l’intégralité des articles qu’Orwell désignait sous le titre, faussement primesautier, de À ma guise.

De novembre 1943 à avril 1947 – soit durant ces années critiques de l’histoire à la charnière entre la fin du deuxième conflit mondial et l’avènement de la Guerre froide –, Orwell livra en tout 80 chroniques au journal de gauche Tribune. La régularité des livraisons connaîtra une seule interruption, mais longue de près de vingt mois, durant laquelle Orwell sera affecté comme correspondant de guerre pour le compte de l’Observer.


La première surprise qui frappe ici le lecteur vient sans doute de la diversité des sujets abordés par Orwell. Certes, la crise, les privations, les atrocités des bombardements, le délitement des puissances totalitaires ou le pénible redressement des économies exsangues offraient à leur observateur une pléthore de points sensibles à aborder. Orwell ne s’en privera pas, même si ses préoccupations ne se bornent pas à des dissertations sur la politique ou l’actualité. Son attention reste en perpétuel éveil à propos du moindre indice permettant de déceler un changement ou une évolution sociale, bref pour tout ce qui fait sens au sein même du chaos. L’on rencontrera sous sa plume, à côté d’un décryptage serré de grands événements, des propos en apparence moins cruciaux mais qui, pourtant, renferment tout le sel de la vision orwellienne. Pages sur la littérature (contemporaine ou ancienne), anecdotes cocasses ou révélatrices, réflexions sur l’usage galvaudé ou erroné de certains mots, le traitement des animaux, la partialité des médias, la cocasserie des épitaphes ou le symbolisme du casque colonial… Sous cette apparente disparate se dessine en filigrane l’image d’un tempérament bien trempé, à la limite de l’intransigeance quand ce n’est de la mauvaise foi ; d’un défenseur acharné de ses convictions et de son indépendance ; d’un homme, tout simplement.

 

S’il est, sur le fond, nourri de la tradition progressiste, Orwell est aussi pétri de stimulants paradoxes. Ainsi est-il par moments difficile de ne pas lui prêter des réflexes de réactionnaire, par exemple quand il s’affirme résolument opposé à la réforme de l’orthographe et plus encore du système métrique traditionnel. Ces quelques combats d’arrière-garde, mêlés à une vigilance sans faille quant au respect de principes humanistes hérités plutôt de la modernité, rendent finalement encore plus saillantes la présence et l’actualité de ce personnage.

Anti-dogmatique, Orwell ? Oui, dans la mesure où il n’adopte pas systématiquement les vérités intangibles de son camp. Il peut de la sorte relativiser les jugements horrifiés que provoquent les bombardements sur les populations civiles tout en se gardant de hurler avec les loups quand il s’agit de réprimer les bourreaux du jour. Il se plaît à cet égard à rappeler l’aphorisme éminemment sage de Nietzsche : « Et si tu regardes longtemps l’abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »

 

 

« Je pense que [Tribune] est aujourd’hui le seul hebdomadaire qui fait un réel effort pour être à la fois progressiste et humaniste – à savoir qu’il mêle une politique radicale socialiste au respect de la liberté et de parole à une attitude civilisée envers la littérature et les arts. » Cet avis que l’écrivain George Orwell publie en 1947, dans les colonnes mêmes du magazine qu’il évoque, est bien plus qu’une déclaration de principe. Elle permet de saisir la profonde convergence idéologique et morale qui lient l’écrivain à l’organe de presse travailliste dont il était devenu, quelques années plus tôt, un collaborateur régulier.  

 

À l’époque, Orwell avait déjà publié plusieurs livres importants et vécu une existence assez dense pour léguer à la postérité les incarnations auxquelles nous l’identifions encore : celles de l’écrivain engagé (avec notamment ses poignantes évocations de la misère sociale en Angleterre ou de la guerre d’Espagne) et du visionnaire (La Ferme des Animaux est publié en mars 1944).

Grâce à l’initiative de maints éditeurs, ce portrait se rehausse d’une troisième facette, extrêmement riche : celle du chroniqueur, témoin avisé de son temps. La part de sa production qui relève de son activité de journaliste est un continent ; les éditions Agone nous en offrent à nouveau la démonstration en publiant l’intégralité des articles qu’Orwell désignait sous le titre, faussement primesautier, de À ma guise.

De novembre 1943 à avril 1947 – soit durant ces années critiques de l’histoire à la charnière entre la fin du deuxième conflit mondial et l’avènement de la Guerre froide –, Orwell livra en tout 80 chroniques au journal de gauche Tribune. La régularité des livraisons connaîtra une seule interruption, mais longue de près de vingt mois, durant laquelle Orwell sera affecté comme correspondant de guerre pour le compte de l’Observer.

 

La première surprise qui frappe ici le lecteur vient sans doute de la diversité des sujets abordés par Orwell. Certes, la crise, les privations, les atrocités des bombardements, le délitement des puissances totalitaires ou le pénible redressement des économies exsangues offraient à leur observateur une pléthore de points sensibles à aborder. Orwell ne s’en privera pas, même si ses préoccupations ne se bornent pas à des dissertations sur la politique ou l’actualité. Son attention reste en perpétuel éveil à propos du moindre indice permettant de déceler un changement ou une évolution sociale, bref pour tout ce qui fait sens au sein même du chaos. L’on rencontrera sous sa plume, à côté d’un décryptage serré de grands événements, des propos en apparence moins cruciaux mais qui, pourtant, renferment tout le sel de la vision orwellienne. Pages sur la littérature (contemporaine ou ancienne), anecdotes cocasses ou révélatrices, réflexions sur l’usage galvaudé ou erroné de certains mots, le traitement des animaux, la partialité des médias, la cocasserie des épitaphes ou le symbolisme du casque colonial… Sous cette apparente disparate se dessine en filigrane l’image d’un tempérament bien trempé, à la limite de l’intransigeance quand ce n’est de la mauvaise foi ; d’un défenseur acharné de ses convictions et de son indépendance ; d’un homme, tout simplement.

 

S’il est, sur le fond, nourri de la tradition progressiste, Orwell est aussi pétri de stimulants paradoxes. Ainsi est-il par moments difficile de ne pas lui prêter des réflexes de réactionnaire, par exemple quand il s’affirme résolument opposé à la réforme de l’orthographe et plus encore du système métrique traditionnel. Ces quelques combats d’arrière-garde, mêlés à une vigilance sans faille quant au respect de principes humanistes hérités plutôt de la modernité, rendent finalement encore plus saillantes la présence et l’actualité de ce personnage.

Anti-dogmatique, Orwell ? Oui, dans la mesure où il n’adopte pas systématiquement les vérités intangibles de son camp. Il peut de la sorte relativiser les jugements horrifiés que provoquent les bombardements sur les populations civiles tout en se gardant de hurler avec les loups quand il s’agit de réprimer les bourreaux du jour. Il se plaît à cet égard à rappeler l’aphorisme éminemment sage de Nietzsche : « Et si tu regardes longtemps l’abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »

 

GeoreOrwell.jpgOn peut cependant entrevoir une cohérence, qui fait presque système, dans les raisonnements d’Orwell, le fil rouge de sa pensée restant l’idée de « civilisation ». La barbarie du monde, il croit pouvoir la combattre grâce au polissage des mœurs. Il trouve par exemple « dégradante pour notre pensée et avilissante pour notre langage » l’habitude de jurer. Il explique l’acrimonie des commerçants ou encore le sadisme latent des visiteurs qui se pressent à des expositions morbides, par le fait que la guerre a dévoyé les consciences. Le progrès passe, selon lui, autant par une rééducation en douceur que par un effort à apporter à l’environnement, au cadre de vie de l’homme. Du coup, il ne voit pas d’un mauvais œil qu’on démocratise l’idée de logement, au point de saluer l’avènement du préfabriqué, hygiénique et pratique.

 

Orwell n’a rien d’un rebelle fashionable. Il fait plutôt figure de moraliste, confiant en ce qu’il nomme « la grande force de la démocratie : sa capacité critique ». Chez lui, cette aptitude peut confiner à une certaine austérité. Il suffit, pour en trouver une bonne illustration, de relire ses propos du 4 février 1944, à propos du « rationnement vestimentaire », dont il estime les effets comme globalement positifs : « Si les pauvres ne sont pas beaucoup mieux habillés, du moins les riches sont-ils plus miteux. Et comme aucun véritable changement structurel ne se produit dans notre société, le nivellement qu’engendre mécaniquement une simple pénurie vaut toujours mieux que rien. »

 

Un sentiment d’agacement peut poindre face à un tel esprit, volontiers déroutant. Sa confiance – qui n’a rien à voir avec de la naïveté – vis-à-vis de la liberté de la presse comme garante de l’émergence d’un sain esprit libéral et d’un souci de vérité, en fera doucement sourire certains. Puis on froncera les sourcils quand, en contempteur du « bougisme », il remet en question l’idée selon laquelle les voyages abolissent les frontières. Et que dire de ses spéculations sur les limites du pacifisme ? Il n’est qu’un seul point au fond, et qui est tout à son honneur, avec lequel il ne compose jamais, c’est celui du racisme, toujours impardonnable, quel que soit le contexte de son apparition. Mais pour le reste, où se situe Orwell ? Par bonheur, pas toujours là où on croit le trouver.

 

Quand sa verve de polémiste, irrépressible, prend le pas sur son rigorisme un tantinet terne, le donneur de leçon devient grand flagellateur, et la littérature revient par la grande porte. Sa causticité atteint l’os, comme dans cette page d’anthologie qu’il consacre à la coutume, désuète à ses yeux, de l’anoblissement, et plus généralement aux « puissants » de toute obédience politique, dont il propose de publier un recueil de portraits photographiques, afin de mettre en évidence leur commune hideur. « Cette collection présenterait des photos de Streicher s’éclatant un vaisseau sanguin, de chefs militaires japonais ressemblant à des babouins, de Mussolini et son goitre, de de Gaulle avec son menton fuyant, de ce courtaud de Churchill avec ses petits bras, de Gandhi avec son grand nez chafouin et ses gigantesques oreilles de chauve-souris, de Tojo et ses trente-deux dents toutes recouvertes d’or. En face de chacune d’elles, pour faire contraste, on verrait la photographie d’un être humain ordinaire du pays en question : en face de Hitler, un jeune sous-marinier allemand ; en face de Tojo, un paysan japonais à l’ancienne ; et ainsi de suite. » Si cette dimension était complètement absente de son écriture, s’il n’y avait pas le talent vif de l’écrivain, gageons que la fréquentation d’Orwell, figure perdue parmi la cohue des éducateurs à la Démocratie, perdrait en intérêt.

Un mot, enfin, pour saluer le soin apporté à l’édition de cet ouvrage. L’avant-propos, la parole laissée au traducteur et enfin les extraits de l’étude du spécialiste Paul Anderson en postface y encadrent parfaitement le texte. Ajoutons enfin qu’un très opportun glossaire orwellien vient compléter l’appareil critique, déjà bien servi en matière de notes. Cet outil offre au lecteur contemporain, de surcroît non anglo-saxon, un aperçu biographie ou une notice très claire sur les politiques, les auteurs, les périodiques ou les institutions auxquels Orwell fait souvent référence.  

Un traitement intelligent donc, pour une œuvre qui ne l’est pas moins, quel que soit le jugement que l’on porte sur Orwell. Le bougre n’aurait d’ailleurs pas redouté qu’on mît en doute sa subtilité, puisqu’il avait fait sienne cette formule, blindée, de Joyce : « Même la bêtise vaut mieux que le totalitarisme. ».

 

 http://atheles.org/agone/

 

 

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