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30/09/2008

Miel amer d'Ouzbekistan

mahmoudov3.jpgLa Montagne éternelle
Mamadali Mahmoudov
traduit de l'ouzbek par Philippe Frison
Editions de L'Aube, 2008

(par Françoise Genevray)

La liste de personnages qui ouvre le roman fait-elle craindre au lecteur de s'égarer dans une généalogie touffue ? Qu'il ne se laisse pas intimider : elle aide à s'orienter dans une fresque ambitieuse, chatoyante, mais dont la structure s'avère finalement assez simple. La Montagne éternelle déroule sous nos yeux le quotidien des petites gens d'Ouzbekistan (artisans, bergers, femmes d'intérieur, étudiants), la nature somptueuse qui façonne l'âme du pays, et aussi tout un pan de son histoire riche de valeureux guerriers, de mystiques, de lettrés, de savants. Trois protagonistes masculins se détachent, dont la stature archétypique rappelle et prolonge la riche tradition épique d'Asie centrale. Au premier rang figure Rahmat le charpentier, l'homme de la forêt profonde : fier, puissant, taciturne, le patriarche incarne la continuité familiale et les traditions ancestrales de son peuple.


On l'appelle le grand Rahmat depuis que ce fin cavalier triomphe dans les concours de bouzkachi, ce jeu d'Asie centrale où des hommes à cheval se disputent la dépouille d'un chevreau, rivalisant d'adresse, de rapidité, d'endurance. Parmi ses cinq enfants, Bauronbek est le fils prometteur, celui que Rahmat a élevé à la dure, façonné jusqu'à le rendre « svelte et vigoureux comme le micocoulier sacré » qui couronne le mont Oqqoya. Bauronbek s'est formé aussi dans la compagnie des livres, il connaît le passé ouzbèque et il a des idées sur l'avenir. L'auteur en fait le porte-parole du sentiment patriotique qui irrigue son livre. À ses côtés figure Mirzabek, fils de Qoudrat le meunier, un vieil ami de Rahmat. Le jeune homme tourne mal et devient un franc scélérat, pendant humain du loup qui terrorise le village depuis que Mirzabek a martyrisé son louveteau. Rahmat finira par le châtier, sans épargner sa propre bru, la belle Raïhone, femme de Bauronbek, entraînée par le séducteur félon.

L'action se déroule dans les années soixante du XIXe siècle : le khan de Khiva, celui de Khokand et l'émir de Boukhara règnent sur la région. Le tsar compose avec eux tout en poursuivant sa politique d'annexion belliqueuse de l'Asie centrale. Face à l'emprise grandissante de la Russie se développe l'idéologie touranienne : ses adeptes déplorent les divisions politiques et le retard social de l'Asie centrale, ils prônent un Turkestan unifié, capable de résister aux puissances étrangères qui voudraient le contrôler. Mais le livre évoque les susceptibilités nationales, les animosités entre peuples voisins (ouzbek, tadjik, kirghize, kazakh) et les préjugés néfastes à leur unité : un ouzbek ne devrait pas comme Mirzabek « en venir à épouser une fille tadjik », le parler tadjik (variante du persan) qui domine à Boukhara et à Samarcande heurte certains Ouzbeks. Mais quel est le fondement premier de la nation : la religion ? Le rôle culturel ou destructeur de l'islam au Turkestan donne lieu à de farouches débats, dont la résonance actuelle en Asie centrale est manifeste. La langue ? L'auteur penche clairement pour cette deuxième option, plaidant pour le développement d'une nation ouzbèque éprise de sa langue, gage de sa survie : « Un peuple privé de sa langue disparaît, comme l'eau se perd dans le sable. Notre seule force, c'est notre langue ». Bien des choses se prêtent ici à une double ou triple lecture historique, car les problèmes du passé rencontrent un écho dans l'Ouzbekistan soviétique et postsoviétique : le roman fut écrit en 1981 et publié à Tachkent dix ans plus tard, en phase avec la proclamation de l'indépendance.

Inquiet et parfois cruel, ce tableau d'un Turkestan « semblable à un vaisseau qui dérive sans timonier sur l'océan » n'est pas désespéré. Les frictions entre Ouzbeks et Kazakhs, les différences entre montagnards et citadins n'interdisent pas de belles amitiés comme celle liant Bauronbek et Bauriboï, le Kazakh que d'aucuns traitent avec mépris de « nomade ». Bauriboï secourt son ami dans un moment terrible où des jaloux s'emparent du héros pour le crucifier. Quant à la paire formée par Mirzabek et Bauronbek, elle incarne deux choix éthiques opposés : l'homme vient-il dans ce monde pour écouter son bon plaisir et pour jouir de la vie (alors, qu'il se dépêche car il n'aura guère le temps, mais il devra aussi piétiner tout scrupule), ou bien «pour y semer des germes de bonté » ? Question universelle s'il en est, de même que la mélancolie qu'inspire la brièveté de l'existence : « tout ce que l'on voit s'en va », pense Rahmat vieillissant, « je n'aurai rien vu d'autre dans le monde que les tourments du voyage », se dit le chamelier Norbek au moment d'expirer.

Le lyrisme reste sobre et non moins poignant dans la prose, il éclate en couleurs et en rythmes dans les poèmes cités. L'auteur rend palpable la chair de l'humble, amer et merveilleux quotidien : le travail des bergers et des éleveurs, la cuisine, les jardins inondés de verdure, les croyances, les usages (l'hospitalité est sacrée, l'alcool nullement proscrit), sans oublier les fêtes, les rites et les chants. La traduction rend avec soin les termes spécifiques désignant la flore et la faune : on voit voler « des cochevis huppés, des gangas unibandes », on entend les chouettes hulottes et les « hérons bihoreaux , le thé vert se boit parfumé à la ziziphora. Point de longues descriptions statiques : les détails descriptifs arrivent en situation, intégrés au cours de l'action, manifestant l'étroite union des hommes et du milieu qu'ils habitent.

Mamadali Mahmoudov, âgé de soixante-dix-huit ans, est le premier écrivain ouzbek de l'époque soviétique ayant appelé le peuple d'Ouzbekistan à l'indépendance. Son œuvre a remporté plusieurs prix, mais il paye cher son opposition déclarée au pouvoir d'Islam Karimov. Condamné en 1999, après un procès douteux et sommaire, à quatorze ans de détention, il purge sa peine aujourd'hui non loin de Tachkent. Le traducteur et l'éditeur font un geste militant qu'ils nous invitent à prolonger : le livre se clôt sur un modèle de lettre à envoyer au président Karimov pour l'appeler à lever la sanction.

http://www.aube.lu

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