Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Brûlante commande

fhernandez3.jpgLa partition
Felipe Hernandez
Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc
Verdier, 2008

(par Jean-Pierre Longre)

« Si quelqu’un avait assez de clairvoyance et de talent pour appréhender le rythme d’un être et le transformer en harmonie, il transformerait cet être en musique, de telle sorte que si un aveugle entendait cette musique il pourrait voir parfaitement l’image de cet être réel devant lui».

Pour Nubla, homme étrange et personnalité du monde musical local, cette hypothèse est devenue un but obsessionnel. Il engage donc José Medir, jeune compositeur plein d’avenir mais vivant chichement de leçons de piano, pour donner corps à cette utopie censée défier la mort.

La « partition » ainsi commandée à José va devenir, pour lui et pour ceux qui le côtoient, le centre d’un cyclone révélateur et dévastateur : révélateur du don exceptionnel, quasi inhumain du jeune homme dont l’oreille absolue lui permet de percevoir les moindres bruits et de les métamorphoser en une musique qui dépasse l’entendement, dans tous les sens du terme ; dévastateur, car la commande de Nubla, qui dépasse elle aussi l’entendement, tient du poison s’insinuant partout, dans son corps et dans son âme. « Il n’était pas exclu que l’essence même de la musique qu’il était en train d’écrire pour cet homme l’entraîne au-delà des limites de la raison, le plongeant dans un monde autre, hasardeux et follement clos ». Impossible d’y échapper, impossible d’en prémunir les proches de José : la jeune femme qu’il aime, ses amis Irène et Gregorio… D’autant plus que Nubla a pour protégé (ou protecteur ?) un homme mystérieux, garde forestier, incendiaire, maître de chiens meurtriers, tantôt brute épaisse tantôt serviteur obséquieux, incarnation diabolique des angoisses et des dangers qui pèsent sur les hommes.

L’histoire de ce contrat maudit aurait pu verser dans le romantisme noir ou dans le fantastique traditionnel. Sous cette tonalité – qui n’est pas à exclure – se déroule la gamme des affres et des pouvoirs de la composition musicale. En contrepoint, les titres énigmatiques des 41 chapitres, de « sons » à « silence », paraissent rythmer l’élaboration tourmentée, désespérée, hallucinante de l’infernal chef d’œuvre commandé par le maître, et l’écriture romanesque semble mimer l’écriture musicale. Cependant il ne s’agit pas d’un pur exercice de style mettant en parallèle les deux formes de langage, mais d’une méditation sur la musique et ses pouvoirs obscurs. Et s’il y a une leçon à tirer du roman, c’est que l’art (musical, littéraire, voire pictural – un tableau anodin le rappelle aussi au lecteur) est capable de mettre en rapport si intime des personnalités différentes, de leur donner une puissance de pénétration mutuelle si vive que la mort même s’efface.

http://www.editions-verdier.fr/v3/index.php

Les commentaires sont fermés.