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Savoir, plutôt que "croire"

servais3.jpgServais des Collines, un aventurier de la Renaissance
d'Anne Percin
Oskar jeunesse, 2007 - à partir de 13 ans

(par B. Longre)

 À première vue, le nouveau roman d’Anne Percin est bien différent, voire aux antipodes du précédent (Point de côté) : il s’agit là d’un roman historique, fresque vivante, foisonnante, érudite et très vraisemblable d’une Renaissance tumultueuse telle qu’elle est vécue, l’espace de deux années (fin 1532- début 1535), par Servais, jeune lyonnais que son père imprimeur, adepte d’Erasme, envoie faire des études à Paris afin de réaliser par procuration son propre rêve d’érudition.

On découvre ainsi un univers proche et lointain, celui de deux villes que certains reconnaîtront (à travers l’évocation des rues, des quartiers ou des monuments), mais dépeintes sous un jour bien peu familier ; ainsi, Lyon et sa rue Mercière, territoire des imprimeurs (plus d’une cinquantaine entre Saône et Rhône…), une industrie florissante, mais surtout Paris et son Pays latin, où là encore se regroupent les imprimeurs et les étudiants, Notre-Dame ou la potence de la place Maubert… Un monde dont Servais va bientôt faire partie, où il va se faire de vrais amis, rencontrer l’amour, assister à l’émergence du mouvement réformiste et découvrir l’horreur de la répression entamée par François Ier.

Servais est inscrit au collège de Montaigu, un établissement décati où les élèves subissent des cours en latin et où l’on pratique un véritable « dressage » (au sens propre comme au figuré). On apprend alors dans quelles conditions (sur)vivaient les étudiants, réduits à dormir sous les ponts pour certains, à mendier ou à voler de quoi manger… Heureusement, grâce aux relations de son père (dont les frères Gryphe, Robert Estienne…) Servais est hébergé chez un imprimeur de la rue Saint-Jacques, Antoine Augereau, qui lui prête une chambre sous les toits. Il se fait un ami, Quentin, étudiant comme lui, qui ne tarde pas à lui confier ses convictions protestantes, mais l’agitation des esprits inquiète Servais et quand son ami lui demande de choisir un camp, le garçon ne peut s’y résoudre. Car ce qui le fait rêver, ce ne sont ni les études per se (même si, à l’instar de son père, il a soif de connaissances), ni la recherche d’une religion parfaite, mais les expéditions d’aventuriers dont il a lu les récits de voyage, les horizons lointains, la cartographie, puis les cours d’Oronce Finé, mathématicien, graveur, qui lui enseigne entre autres les secrets de l’astrolabe…

Il est dommage, soit dit en passant, que l'illustration (signée Marcelino Truong) de première de couverture donne l'impression que le roman est destiné à de jeunes lecteurs. Car dès l'adolescence et au-delà, on appréciera ce roman parfaitement documenté, écrit avec soin, dans une langue fluide et rigoureuse : nous sommes implicitement incités à dresser des parallèles entre notre époque et celle de Servais – la difficulté et la lenteur des moyens de communication, le rapport au temps et à l’espace (tout cela est très bien rendu, avec beaucoup de réalisme), l’absolutisme du pouvoir royal, les exécutions sans procès (qui se résument à des parodies), la chasse aux « hérétiques », les mises à l’index de certains ouvrages, qui témoignent des balbutiements d’une liberté d’expression déjà mise à mal par l’Eglise catholique et ses sbires (comme le tout nouveau Pantagruel de Rabelais, ou encore les ouvrages publiés en grec, langue « païenne » pour les dévots !), mais aussi la construction d’un pays (où la langue n’est pas encore unifiée) ou les pratiques pédagogiques d’un autre âge. Toutefois, dans un même mouvement, les lecteurs se sentiront proches du protagoniste, par le biais de préoccupations communes, atemporelles : l’amour qu’il éprouve pour Jeanne, sa soif de découvertes, son besoin d’aller de l’avant et de se détacher du cercle familial et des aspirations paternelles, ses amitiés et les sentiments contraires qu’elles engendrent…

Car au-delà de l’indéniable intérêt documentaire du roman (d’apprentissage, on l’aura compris) et de son intrigue bien menée, c’est le personnage de Servais qui marque l’esprit (tout comme celui de Pierre dans Point de côté), une figure qui sort des sentiers battus. Le jeune homme n’est ni un héros (comme on l’entend habituellement, faisant preuve d’initiative en toute circonstance ou prenant les devants de l’action), ni un « aventurier » au sens littéral du terme (ainsi que pourrait le laisser entendre le sous-titre) : la véritable aventure se déroule de l’intérieur, à travers l’affirmation de son individualité ; lorsqu’il préfère rester en retrait des intrigues qui agitent ses compagnons (même s’il est parfois contraint de s’impliquer), ce n’est ni par lâcheté ni par infidélité envers ses amis. Seulement parce qu’il se cherche en tant qu’individu à part entière, autrement qu’en adhérant à des mouvements (politiques ou religieux) dont il se méfie (comme il se méfie des foules qui assistent au spectacle morbides des exécutions...), ou en embrassant des causes qui ne le passionnent guère – ce qui, toutefois, ne l’empêche pas d’agir et de prendre des risques quand ses compagnons ou lui-même sont véritablement en danger, comme lors de l’affaire des « Placards »… Une conduite autrement plus subversive, dans un sens, que la témérité (irresponsable) de son ami Quentin, ou que les fanatismes (religieux... forcément) des deux bords. Au fil de ces deux années, l’évolution de Servais est palpable, et si sa personnalité discrète et sa marginalité le rendent quelque peu énigmatique, en décalage avec l’intrigue, il n’en est que plus mémorable aux yeux du lecteur.

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Entretien avec Anne Percin... qui nous parle de ses recherches, de son héros, "en mouvement, mais à l’intérieur" et de ses lectures, et termine sur un scoop !

 
Comment est née l’envie d’écrire un roman historique, plus particulièrement sur la Renaissance ? On imagine que la période vous fascine…

La période me fascine, oui… depuis l’université. J’ai eu un professeur de littérature (M. Delègue, à Strasbourg) spécialiste de la Renaissance. Son érudition était pleine de malice. Quand il parlait de cette époque, il avait l’air de nous dire « si vous saviez… ». Il esquissait pour nous les contours flous d’une époque bouillonnante, il se tenait à l’entrée d’un monde fascinant, et j’ai toujours su que j’y entrerai un jour.
J’ai lu beaucoup de romans historiques quand j’étais jeune, des classiques : Alexandre Dumas, Victor Hugo surtout. Vers 2004, j’ai eu un déclic, je ne sais plus pourquoi ni comment mais l’envie m’est venue d’écrire un roman historique pour la jeunesse.
J’en avais lu plusieurs dans mon métier de prof de collège, et j’étais ahurie de constater l’abondance de ceux consacrés au Moyen-âge. Je n’ai rien contre le Moyen-âge, mais là, franchement, on atteint des limites… « Plus, ce serait trop ! » C’est comme les histoires de sorciers, soit dit en passant – et d’ailleurs il y a sans doute un lien entre les deux, nous vivons une époque gothique. Bref.

Toujours est-il que je me suis demandé combien de romans jeunesse se situaient à la Renaissance et j’ai épluché les catalogues d’éditeurs. La réponse était vite trouvée : aucun. Bien sûr, il y a des documentaires (chez Gallimard ou à l’Ecole des loisirs) sur la conquête du Nouveau Monde, mais en fiction, je crois pouvoir affirmer qu’il y a un grand vide. La Renaissance française passe aussi à la trappe des programmes scolaires, les professeurs d’histoire n’ayant qu’une ou deux heures de leur programme pour traiter d’un siècle entier de découvertes, en fin d’année de 5ème ! Pourtant, c’est véritablement le début de l’époque moderne. En littérature, l’avancée est phénoménale : diffusion du livre, reconnaissance du statut de l’auteur, institution de la langue française…

On sait que l’écriture – et les réécritures – de Point de côté a longtemps mûri. Servais des Collines vous a-t-il autant sollicitée ?

La genèse de Point de côté était très particulière, et je doute qu’aucun de mes romans ne me demande jamais autant de maturation… Pour ce qui est de Servais des Collines, l’écriture en a été assez rapide, elle a duré à peu près six mois. C’est le temps de préparation qui a été long. J’avais besoin de m’entourer de documentation, à la fois pour ne pas commettre d’erreurs historiques, mais aussi pour me sentir assez « à l’aise » dans cette époque pour me permettre… d’inventer.

Le personnage de Servais est-il né petit à petit, au fil de l’écriture, ou bien l’aviez-vous déjà en tête avant même d’entamer vos recherches ?

Ce personnage est né d’une rencontre. Alors que je me documentais sur l’époque, j’ai découvert dans un livre l’existence d’un certain Servais, qui fut l’ami intime d’Erasme. C’est un personnage assez mystérieux, qui semble avoir été à Erasme ce que La Boétie était pour Montaigne. Dans une lettre que l’Humaniste lui adresse, on trouve cette phrase intrigante : «Chaque jour, mon cher Servais, je m'étonne plus vivement de ton calme, pour ne pas dire de ton indolence ». Erasme ne cessait de l’exhorter à travailler davantage, à étudier, à voyager… et visiblement, son ami était d’un naturel très nonchalant ! Le prénom Servais m’a tout de suite plu, et le mystère qui entourait ce personnage, ce côté opaque, en marge de l’histoire, en creux…
Je n’avais pas envie d’un héros d’aventure classique, du genre qui rebondit à chaque coin de page. Dans bon nombre de romans d’aventure historiques jeunesse, le héros est une sorte d’hystérique. De nos jours, il serait soigné pour hyperactivité ! Il est vrai qu’un héros, ça se doit d’être fort. Mais souvent, c’est une caricature. Ça ne tient pas en place, ça a cent idées à la seconde, ça fait du feu avec un bout de bois et ça saute par-dessus les toits… C’est épuisant ! Passe encore pour un adulte, et encore, n’est pas Jean Valjean qui veut. Mais pour un enfant ou un adolescent ? Moi, je n’y crois pas une seconde. Or, j’estime que le moins qu’on puisse attendre d’un roman historique, c’est qu’il soit réaliste.
Les adolescents que je connais et dont j’ai envie de parler, ils ont les cheveux dans les yeux et ils traînent les pieds… Ils ont des rêves d’avenir mais préfèreraient se faire tuer que de les expliquer à leur famille. Ils sont butés. Alors, j’ai eu envie d’un héros contemplatif, secret, discret, introverti. Un « vrai » adolescent. En mouvement, mais à l’intérieur. Parce que la véritable aventure, c’est de se connaître soi-même.

L’ouvrage ne comporte pas de bibliographie – quelles sont cependant les lectures qui vous ont guidée ou sur lesquelles vous vous êtes appuyée afin de dépeindre aussi précisément les paysages urbains, les personnages historiques (en particulier les imprimeurs) qui croisent la route de Servais?

Le livre qui m’a servi de point de départ, pour planter le décor sur le plan social, économique, est celui de Jean Delumeau, La civilisation de la Renaissance (Arthaud). J’y ai puisé les éléments essentiels : repères historiques sur l’imprimerie, la Réforme, mais aussi informations sur les costumes, le mobilier, les mœurs… Mais celui qui m’a le plus servi est un document de première main, passionnant car authentique : Le Journal d’un bourgeois de Paris pendant le règne de François Ier, paru chez Paléo. Au jour le jour, il relate les détails de l’affaire des placards, tels qu’ils étaient vécus, ressentis par les Parisiens de l’époque.

La biographie de Marguerite de Navarre, de Jean-Luc Déjean, m’a été utile aussi (chez Fayard), de même que celle de Jacques Cartier, par Yves Jacob (éditions l’Ancre de marine). Enfin, un livre est venu, en cours d’écriture, perturber un peu mon travail : il s’agit du roman d’Anne Cunéo, Le maître de Garamond (chez Bernard Campiche). Son héros n’est autre qu’Antoine Augereau (l’imprimeur qui accueille Servais à Paris, et qui connaîtra un destin tragique). J’y ai croisé presque tous mes personnages, c’était très troublant, à tel point que pendant un moment, j’ai craint que mon projet ne vienne interférer avec le sien ! Mais finalement, je crois que les deux romans se complètent bien.

Enfin (et c’est curieux pour un roman qui fait l’apologie du livre imprimé !), l’une de mes sources a été l’utilisation d’Internet ! Il est fabuleux de penser qu’à notre époque, bien des trésors inaccessibles en bibliothèque sont désormais consultables, de chez soi, sur écran. Je parle notamment des cartes (je suis une fanatique des cartes, comme mon héros), le plan de la ville de Paris en 1530 est resté épinglé devant mon bureau pendant des mois… J’y voyageais en pensée. J’ai aussi consulté très souvent un site français admirable et très documenté, renaissance.org, et les discussions que j’ai pu avoir avec son concepteur, Rémi Morel, ont été très riches. (Je me souviens que nous n’étions pas d’accord sur la situation géographique du collège de Montaigu et qu’on s’échangeait des mails à deux heures du matin à ce sujet…)

J’ajouterai enfin à cette bibliographie quelques disques… En effet, la musique de la Renaissance, dont je ne parle pas dans le roman, m’a accompagnée pendant l’écriture, m’aidait à me plonger dans l’époque. Car, pour rendre avec précision une ambiance, il faut pouvoir s’y transporter en esprit. Et la musique permet cela, mieux encore que des images.

On rencontre aussi quelques auteurs célèbres, comme Rabelais, Marot, ou encore le tout jeune Ronsard… on suppose qu’ils occupent une place de choix sur vos étagères ?

Ce sont des auteurs que j’ai appris à connaître, comme beaucoup, au lycée et en faculté. Mais il est important de les fréquenter en-dehors de ce cadre, si on veut les comprendre. La place qu’on leur fait désormais, dans la littérature, est restreinte et un peu poussiéreuse. Je me suis amusée, par exemple, à dépeindre un Ronsard en culottes courtes, petit noble un peu rebelle, en partant d’éléments authentiques, pour casser cette image de poète sérieux dont on ne garde plus en mémoire que « Mignonne, allons voir si la rose… »
Quant à Rabelais, sa vie est carrément rock’n roll. Son œuvre n’est pas seulement truculente, mais d’une audace politique rare.

Pierre, narrateur de Point de côté, et Servais appartiennent à des mondes différents ; pensez-vous toutefois qu’ils ont des points communs qui transcenderaient les époques ?

Certainement ! Et je m’aperçois, de roman en roman, de la proximité qui existe entre mes personnages, alors même que je les croyais, au départ, bien différents. Les enfants d’une même famille se ressemblent toujours un peu… Pierre et Servais sont des êtres « hors du monde », ce qui est aussi le cas des personnages des romans que j’ai écrits depuis. Ils sont pourtant intégrés, sociables, ce ne sont pas à proprement parler des originaux, des marginaux. Mais ils portent en eux une différence qui les éloigne du monde. Ils sont aussi très réfléchis, un peu trop mûrs pour leur âge. Sans doute à l’image de l’adolescente que j’ai été.


Les deux protagonistes sont des garçons – est-ce délibéré, réfléchi ou simplement spontané, comme « instinctif » ?

À vrai dire, j’ai un peu de mal à prendre de la distance avec des personnages féminins. J’ai tendance à leur donner un peu trop de moi… et je m’y refuse. L’autofiction, ce n’est pas ma tasse de thé ! Alors, je prends un garçon … et crac ! Le piège se referme : je m’identifie à lui malgré tout. Comme quoi, la différenciation sexuelle, ça tient à peu de choses ! C’est d’ailleurs l’un des sujets d’un livre que je termine en ce moment… Je crois que c’est un mystère auquel on est confronté dans l’enfance : pourquoi un sexe plutôt qu’un autre ? Qu’est-ce que ça veut dire, « être une fille », « être un garçon » ? Qu’est-ce que la société attend qu’on fasse de cette donnée biologique, que l’on n’a pas choisie ?

De nombreux romans historiques sont publiés en édition jeunesse – avez-vous aisément trouvé un éditeur pour Servais ?

Oui et non… Il y a eu une première période, pendant laquelle j’ai essuyé quelques refus d’éditeurs, des refus motivés cependant, et non pas des lettres-types. C’est toujours encourageant, même si la réponse est négative. J’ai même été contactée par téléphone par un éditeur jeunesse bien connu, qui trouvait la première partie du livre passionnante, mais «impubliable » ! J’ai pensé alors scinder le roman en deux tomes (Lyon, puis Paris), mais je n’étais pas satisfaite du résultat. J’étais consciente du fait que son aspect hyper-documenté, pédagogique, déplairait aux éditeurs qui souhaitent une littérature plus… facile, des romans «prêt-à-consommer ». On m’a reproché aussi le manque de « punch » de mon héros ! Trop distancié, trop « froid », trop décalé. J’ai lu sous la plume d’une directrice de collection, que le personnage de Servais n’était qu’un « prétexte » à « une fresque historique intéressante mais un peu ennuyeuse…» Moi qui aime tant mes personnages, qui leur prête tout ce que je peux de vie et de sensibilité, ça m’a fait un peu drôle… Je conçois qu’on puisse l’interpréter ainsi, mais ce n’est pas, comme m’a dit récemment une amie lectrice, parce que l’éditeur n’a pas ressenti l’émotion, qu’il n’y en a pas !
C’est alors que j’ai rencontré Françoise Hessel, des éditions Oskar jeunesse. Elle avait lu mon premier roman paru chez Magnier et mon écriture lui plaisait. Bien que Servais soit d’un style très différent, le projet lui a plu. L’enthousiasme de l’équipe d’Oskar a un effet dopant !

Le dénouement déstabilise et satisfait tout à la fois, laissant le lecteur nostalgique, ému mais aussi heureux pour le personnage qui poursuit son « aventure ». Avez-vous eu du mal à imaginer cet épilogue, ou coulait-il de source ?

J’ai eu conscience de quelque chose de brutal, une sorte d’arrachement. Le rythme du roman s’accélère vers la fin. Il fallait finir ainsi, comme un saut après une course d’élan.
Le destin de Servais était fixé pour moi dès le départ, avant même de commencer le livre. Mais je voulais que la fin offre aussi la possibilité d’une suite… C’est le cas. De nombreuses questions ne sont pas résolues, et je pense que le lecteur a envie de savoir ce que deviennent Servais, Jeanne, Marguerite… et d’autres encore ! (Mais je ne dirai pas qui !) J’ai de nombreuses pages de notes pour la suite, donc…

Vos deux romans sont publiés par des éditeurs jeunesse. Pourquoi ce choix (si c’en est un) ?

Au départ, ce n’était pas un choix. Le manuscrit de Point de côté a été envoyé à des éditeurs « adulte », par exemple. Pour Servais des Collines, j’ai tenté aussi un éditeur régionaliste. Pour l’un comme pour l’autre, il n’y a pas eu de retour positif. Par contre, les éditeurs jeunesse ont réagi de façon encourageante. Je dois dire que je me sens bien en jeunesse, parce que j’ai l’impression que c’est un milieu moins fermé, moins pressé (pour combien de temps encore ?) par les impératifs économiques. Actuellement, dans l’édition généraliste, si un livre ne fait pas suffisamment de ventes dans le mois qui suit sa parution, il est grillé, et son auteur aussi… La rentabilité est cruciale. Un livre jeunesse, lui, a une durée de vie plus longue. Il entre ensuite dans un réseau, va trouver son public dans les bibliothèques, les C.D.I. Les prix décernés par les jeunes lecteurs sont encore vierges de corruption, et peuvent relancer un livre des années après sa sortie !

Lisez-vous beaucoup de romans jeunesse ou pour adolescents ? Ou bien avez-vous des lectures plus éclectiques ?
Enfant, je lisais beaucoup, et de tout, sans distinction. Mes romans-culte à dix ans, étaient Le chevalier de Maison-Rouge d’Alexandre Dumas, et Le mystère de la nuit des pierres, d’Evelyne Brisou-Pellen ! Sans compter les romans de Colette, que je croyais « pour enfant » à cause de leurs titres (Claudine à l’école, que j’ai lu à huit ans, me fascinait littéralement, mais on me l’a confisqué parce que ce n’était «pas pour les enfants » !)
À l’inverse, le roman qui a transformé ma vie, à 15 ans, est estampillé « jeunesse » sans que son auteur l’ait voulu. Il s’agit de Sa Majesté des mouches, de William Golding. C’est pour moi le livre absolu, un essai philosophique, psychanalytique, en même temps qu’un roman d’aventure palpitant. C’est le seul roman que j’aurais voulu écrire.

Des romans jeunesse, actuellement, j’en lis davantage, que ce soit pour mes élèves ou pour me tenir au courant… Il y a deux ans, j’ai découvert ceux de Catherine Leblanc, et j’ai été si émue par son style que nous avons fini par lier connaissance. Et puis il y a tous ceux dont j’admire le style, dont j’ai aimé les personnages : Thomas Gornet, Denis Lachaud, Marie-Aude Murail, Evelyne Brisou-Pellen, Bernard Friot… Et Loïs Lowry : moi qui pourtant n’aime rien tant que le réalisme, ses histoires m’emportent loin dans un univers de mystère, qui bouleverse et fait réfléchir. C’est de la fiction à thème, qui prend son lecteur pour un être intelligent. C’est quand elle atteint cet objectif que la littérature jeunesse est la plus noble.

Un autre roman est à venir – pouvez-vous en dire deux mots ?

Né sur X est mon prochain roman à paraître chez Thierry Magnier, en janvier 2008. Cette fois, c’est un roman à hauteur d’enfant. Mon narrateur, Nicolas, a dix ans et demi et ses parents viennent de lui annoncer… qu’il n’est pas leur fils. Parce qu’il ne veut pas entendre leurs explications, qu’il refuse de comprendre, il se figure alors qu’il est né sur une autre planète… qu’il va tâcher de rejoindre ! À partir de là, il développe une stratégie de fuite dans l’imaginaire. C’est un roman réaliste qui se donne l’apparence d’un roman de science-fiction.
En 2007, j’en ai également terminé deux autres, qui attendent d’être publiés. Et cette fois-ci (c’est un scoop !)… j’ai choisi des héroïnes !

propos recueillis par B. Longre, novembre 2007

 

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