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25/09/2008

Sujet piégé

bgobille3.jpgMai 68
Boris Gobille

La Découverte, coll. « Repères, 2008

(par Olivier Orain)

Dans la déferlante d’ouvrages publiés pour les quarante ans des « événements » de Mai 68, il est sans doute difficile de s’y retrouver, entre les gros volumes collectifs, les livres d’images, les rééditions, les essais et pamphlets…

Le sujet est piégé, tant il continue de susciter les passions — négatives le plus souvent. Il s’est d’ailleurs écrit un nombre considérable d’ouvrages d’opinion, pauvres en informations fiables mais riches en jugements, et souvent écrits à l’emporte-pièce. Autre genre prisé : la chronique centrée sur les vedettes du mouvement, qui a donné le livre à succès Génération d’Hervé Hamon et Patrick Rotman.

Pourtant, à côté de ces entreprises éminemment médiatiques, existe depuis au moins deux décennies tout un champ de recherches dans lequel se mêlent historiens, sociologues, politistes et autres praticiens des sciences sociales. Ils essaient de dépasser la posture militante au profit d’enquêtes solides et cherchent à en finir avec les clichés — ceux-là mêmes qui nous sont resservis jusque dans les campagnes présidentielles…


Le petit ouvrage que Boris Gobille a publié en mars 2008 dans la collection « Repères » des éditions de la Découverte a pour ambition de fournir une synthèse accessible de cet ensemble de travaux universitaires. Maître de conférences en sciences politiques, spécialiste incontournable sur le sujet (sa thèse portait, pour faire vite, sur « la mobilisation des écrivains en Mai 68 » et il a co-dirigé récemment un Mai-juin 68 de référence aux éditions de l’atelier), l’auteur se joue des carcans disciplinaires et nous propose une mise au point historiquement et sociologiquement impeccable. On y trouvera également une brève chronologie, une très utile liste des abréviations et sigles qui avaient cours alors et une bibliographie à jour.
Découpé selon une double articulation chronologique et « sectorielle », le livre se compose de quatre parties (« le mouvement étudiant » / « le mai-juin des ouvriers » / « la généralisation du mouvement » / « Face au défi : forces de l’ordre, gouvernement et organisations politiques institutionnelles »). Il est particulièrement éclairant et synthétique sur des dimensions de mai-68 qui sont souvent négligées : les formes anciennes et nouvelles de l’« insubordination ouvrière » (l’expression est de l’historien Xavier Vigna) ; les innombrables mobilisations professionnelles (médecins, architectes, magistrats, artistes, etc.) ; la complexe réaction des autorités, en deçà des mobilisations massives qui ferment le ban de la période. Il revisite aussi des thèmes parfois anciens (la « prise de parole », le « rire de Mai ») à l’aune de travaux récents ou d’interprétations novatrices.

Outre sa grande rigueur et l’ampleur de son information, cet ouvrage a le mérite de tenir à distance les stéréotypes et les idées reçues sur un sujet qui en a suscité plus que tout autre. Exit les considérations invérifiables sur les « effets » sociaux à long terme de Mai 68, repensée la situation des leaders étudiants par rapport à des collectifs d’action, restaurée la place des villes et usines de province par rapport à la figure trop impérieuse de Paris et du quartier latin. Quand d’autres s’épuisent à produire un Contre-discours de mai verbeux et sans enquête (F. Cusset), Boris Gobille déroule un travail d’érudition, dont la maîtrise et la solidité analytique forcent l’admiration, mais qui serait surtout bien plus efficace pour purger les fantasmagories que les « événements » de 68 suscitent.
Pour tous ceux qui aimeraient mettre leur connaissance de cette époque à jour, cette synthèse est sans doute ce qui se fait de plus exigeant et ramassé sur la question.

http://www.editionsladecouverte.fr

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