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15/09/2008

La peau et le cœur des livres

alzamora3.jpgLa fleur de peau
Sébastià Alzamora
traduit du catalan par Cathy Ytak
Métailié, 2007

Lire aussi, en fin d'article, l'entretien avec Cathy Ytak et le point de vue de Sébastià Alzamora.

 

« Il est important que nous les laissions nous protéger, il est très important que notre peau mortelle se laisse imprégner par ce qu’il y a d’éternel dans la peau des livres. »

Quels liens complexes et incertains peuvent s’échafauder entre Puppa, un vieil homme énigmatique, ancien héros devenu relieur, un tailleur de pierre unijambiste, une religieuse versée dans les livres, une gitane ensorcelante qui cherche un « progéniteur », une princesse, « personnification de la beauté pure », une reine nymphomane, un rabbin célèbre pour avoir accompli l’impensable ? Entre le treizième chant de l’Odyssée, les rivalités religieuses et les sombres manœuvres politiques qui agitent la ville de Prague à la veille de la guerre de Trente ans ? Au lecteur de démêler peu à peu cet enchevêtrement fascinant, proprement irracontable, à la limite du conte et de la mascarade théâtrale, oscillant entre fantasmagorie et onirisme, tout en se laissant porter par l’épopée de Puppa, récit qui nous est rapporté par un autre conteur, installé dans une taverne un soir de tempête...


Des cadres narratifs en apparence circonscrits, que l’auteur n’hésite pourtant pas à faire exploser tout en dévoilant les ficelles retorses de son récit premier : une façon de mieux nous déstabiliser encore, de semer le trouble dans nos esprits échauffés par la multiplicité d’émotions, de symétries et de questions qui nous assaillent, au fil des péripéties rocambolesques, invraisemblables, narrées dans une langue lyrique et sophistiquée. Ces pertes de repères successives s’accompagnent d’un bouleversement spatio-temporel vertigineux, comme si ces frontières devaient être une bonne fois pour toutes abolies afin que l'on puisse goûter pleinement aux histoires enchâssées qui composent ce roman étonnant et vivre ses aventures avec Puppa : « Je me souviens de cette suite de jours naissants comme d’un tout, » dit-il, se remémorant une année passée dans le Château de Prague, « comme s’il s’agissait d’un seul et même jour renaissant encore et encore, inexorablement, de manière inaltérable, un jour têtu et rebelle, réfractaire aux strictes coordinations de l’espace et du temps tels que nous les concevons par l’habitude d’une logique imposée. »

Au cœur de cette prose étincelante et imprévisible, riche en métaphores et en symboles, demeure l’idée qu’un roman forme un tout inaltérable, obéit à une logique qui lui est propre, au-delà de tout référent réel, et que pour goûter à la fiction, il faut accepter qu’un début contienne déjà la fin, et vice-versa. Aussi, et c’est là que réside tout son art, Sébastià Alzamora parvient à nous divertir, à donner corps à des personnages et à des événements inoubliables, tout en élaborant, sans jamais passer par la voie de l’essai didactique, une véritable philosophie de la fiction, multipliant les approches et les définitions possibles, laissant la voie ouverte à de nombreuses interprétations.

B. Longre
(septembre 2008)

 


Cathy Ytak, traductrice, nous fait part ci-dessous de son expérience, de la découverte du texte à la rencontre avec l’auteur (à l'occasion d'une résidence au Collège des traducteurs de Arles). Elle a su retranscrire la langue originale avec finesse et authenticité, sans qu’on imagine un seul instant que La fleur de peau n’aurait pas été écrit en français… Ce qui ne veut pas dire qu'on en oublie Sebastià Alzamora, qui lui aussi a bien voulu nous faire partager sa vision du travail effectué en compagnie de sa traductrice et ses vues sur ce que la traduction peut représenter pour un écrivain.


Cathy Ytak, comment avez-vous découvert ce roman de Sébastià Alzamora ? Aviez-vous lu les précédents romans de l’auteur ?

Ce roman catalan (La pell i la princesa pour la V.O.) est arrivé chez moi par la poste, accompagné d’un petit mot de l’éditrice Anne-Marie Métailié : « Que pensez-vous de ce livre?». Cela arrive de temps de temps. Ce sont des notes de lectures informelles. La plupart du temps je suis déçue et lui retourne les livres en disant : « bof… »
Sebastià Alzamora, je ne le connaissais que comme redoutable polémiste dans les colonnes du quotidien catalan Avui. Je savais que cet homme, autant admiré que détesté en raison de sa plume acérée, avait été menacé de mort par l’extrême-droite, et qu’il y avait un procès d’engagé contre lui (il avait, lors d’un colloque, quelque peu malmené verbalement de notables institutions catalanes)… Mais j’ignorais qu’il était aussi un grand poète, et un magnifique écrivain.

Quels éléments ont d’emblée retenu votre attention dans ce roman ? Et qu’avez-vous aimé dans ce texte ?

En ouvrant La pell i la princesa, j’ai été immédiatement happée par l’écriture. Cette écriture flamboyante, contemporaine et baroque. Après avoir lu une dizaine de pages, j’ai envoyé un mail à Anne-Marie Métailié, en lui disant : « C’est une merveille ! » Elle m’a répondu : « Lisez-le jusqu’au bout. S’il tient ses promesses, la traduction sera pour vous. »
J’ai terminé la lecture en deux jours. Ce livre m’a littéralement emballée. J’étais ravie, et tout s’est enchaîné rapidement. Quarante-huit heures plus tard Anne-Marie Métailié achetait les droits, et le contrat de traduction a suivi (aujourd’hui La fleur de peau est traduit en castillan, portugais, italien et hébreu).
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à avoir la frousse. Cet auteur et sa réputation me fichaient la frousse, ce livre me semblait trop beau, trop fort, trop…
Pourtant, j’aimais tout dans ce roman. Après l’impression laissée par l’écriture, c’est bien sûr l’histoire que j’ai trouvé fascinante. Par moments, on a l’impression de se trouver plongé dans un bon vieux roman d’aventure, puis on passe sans transition à un récit érotique d’une étonnante drôlerie, puis d’un lyrisme échevelé à un humour à la Tex Avery. Certaines batailles ressemblent à des poursuites de jeux vidéos, et elles s’achèvent par des considérations philosophiques pointues, etc. C’est intelligent, brillant… et légèrement iconoclaste !
Ce roman m’a touchée aussi d’une manière plus intime. En effet, mon premier métier est la reliure d’art, comme le vieux Puppa. Il était donc pour moi difficile de rester insensible à son amour du livre, si joliment décrit.
Mais il n’y a pas que cela, et ce roman est quasiment impossible à raconter. Il me fait penser à certaines nouvelles de Borgès. L’auteur joue à cache-cache avec le lecteur et le mène par le bout du nez.

Des passages vous ont-ils semblé plus complexes que d’autres ?

Lorsque je repense à la traduction de La fleur de peau, je me dis que c’était une traduction difficile et exigeante, en raison d’une part du vocabulaire utilisé, extrêmement riche (mots très précis concernant les métiers, par exemple, mais aussi des mots majorquins que je ne connaissais pas toujours), et d’autre part parce qu’il n’était pas aisé de garder le lyrisme d’origine sans l’alourdir en français. Combien de fois ai-je trouvé que ces phrases, si longues et si belles en catalan, devenaient moches et pesantes en français !
Je me suis donc penchée sur la musicalité des phrases, leur sonorité, et j’ai tenté d’en restituer la poésie.
Il fallait également garder la modernité de l’écriture. Parfois, j’en avais les mains moites, j’avais l’impression de traduire une oeuvre qui me dépassait. Je doutais de tout.
Parfois, heureusement, je travaillais dans une sorte de bonheur tranquille.
Un livre, lorsqu’il est très bien écrit, trace les sillons pour son traducteur. Alors je me laissais guider par les sillons.
C’est vrai, certains passages m’ont posé quelque problème. Les descriptions des fontaines, par exemple… J’ai fini par rechercher en bibliothèque les gravures de « l’Hypnerotomachia polifili », pour essayer de comprendre comment elles s’agençaient. Et les digressions philosophiques aussi… Je n’ai jamais fait de philo, et je craignais les contresens. Et ça n’était pas simple, avec ce rabbin improbable qui parle comme Giordano Bruno !
La liste des traducteurs de l’ATLF m’a été d’un précieux secours, et un traducteur de philo a assuré la relecture des passages concernés (qu’il en soit remercié).

Comment s’est déroulée votre collaboration avec l’auteur ? Quels points avez-vous pu éclaircir, si besoin, avec lui ?

Sebastià Alzamora est un homme très cultivé, et ses recueils de poésies ont reçu en Catalogne, comme ses romans, de prestigieuses récompenses. Mais il traînait avec lui cette réputation de polémiste intransigeant, et j’étais pétrifiée à l’idée de devoir prendre contact avec lui.
J’avais tout imaginé : qu’il m’envoie paître en me disant de faire mon boulot sans l’emmerder, ou qu’au contraire il tente de s’immiscer dans mon travail et le critique sans arrêt… Mais je n’avais pas imaginé me retrouver face à quelqu’un d’aussi attentif, drôle, respectueux. Et c’est pourtant ce qui s’est passé. Dès le départ, il s’est montré intéressé par le processus de traduction. Au fil des mails échangés, une vraie relation de confiance s’est instaurée. Et lorsque je lui ai proposé que nous nous retrouvions quelques jours ensemble, au collège des traducteurs de Arles où j’allais en résidence, il a tout de suite accepté.
Le collège des traducteurs de Arles (CITL) a offert l’hébergement à Sebastià. Ces « binômes » traducteur/auteur sont assez rares, et le collège s’est montré très accueillant.
Nous avons donc passé une dizaine de jours à travailler ensemble, dans d’excellentes conditions. J’avais quasiment achevé La fleur de peau. Il ne restait que des points à affiner, à préciser, à éclaircir.

Ce qui nous a réunis, c’est l’écriture. L’envie de trouver le mot juste. Nous sommes tous les deux passionnés par les mots, même si nos écritures respectives sont à l’opposé l’une de l’autre, tout comme le sont nos vies, nos caractères, etc.
Nous avons passé beaucoup de temps le nez dans les dictionnaires (de français, de catalan, d’étymologie, d’argot, etc.), souvent plus par plaisir que pour la traduction proprement dite.
Tout cela s’est fait dans une ambiance studieuse, mais nous avons aussi beaucoup ri (certains passages du roman s’y prêtaient !). Ces échanges ont été passionnants. Ils ont nourri la traduction, bien sûr, mais je crois qu’ils nous ont aussi nourris, nous.

Comment avez-vous réagi suite à la parution du roman et à sa réception par les lecteurs français ?

J’ai souvent pensé que j’avais une chance incroyable : celle de traduire un livre qui allait faire date, et marquer les esprits… Ensuite, je n’ai pas compris ce qui s’est passé. Sans doute suis-je un peu naïve, ou trop passionnée ! À sa sortie, le livre est passé inaperçu, ou presque. Les gens qui l’ont lu l’ont beaucoup aimé… mais il n’a pas retenu l’attention des médias. Sans doute un peu trop « différent » de ce qu’on lit habituellement. Une écriture pas assez simple… Je ne sais pas. Pour moi, ça a été une énorme déception. J’espère pourtant que mon éditrice ne se découragera pas ; cet auteur mérite vraiment d’être connu en France.

Que pouvez-vous nous dire des autres romans de cet auteur ? Avez-vous d’autres projets en cours avec lui ?

Dans la foulée, j’ai découvert les deux premiers romans d’Alzamora. Très différents l’un et l’autre, mais toujours servis par cette écriture superbe. Et aussi sa poésie, magnifique. Le premier, Sara i Jeremies (Sarah et Jérémie) raconte la vie d’une famille majorquine sous le franquisme, opprimée par la dictature, opprimée par les caciques locaux. Et surtout la vie de Sara, opprimée des opprimées parce que femme. Un livre violent, âpre, avec cette écriture précise, soignée, des mots qu’on dirait taillés au scalpel. C’est un livre qui fait froid dans le dos, en raison de la force vitale des uns, et le cynisme des autres. On comprend qu’après avoir écrit un tel livre, dont une partie s’inspire du vécu de sa propre famille, Alzamora ait eu envie de se détendre et de s’amuser un peu avec La fleur de peau.

Quant à son dernier roman en date, il s’intitule Nit de l’ànima (La nuit de l’âme). Une espèce de remake du mythe de Faust, version pornographique et fantastique. C’est hallucinant, halluciné, très contemporain, avec toujours cette écriture à la fois baroque et innovante. Décoiffant ! Sebastià n’avait pas fini de l’écrire lorsqu’il m’a envoyé le début, en me demandant mon avis. J’avoue que c’est la première fois qu’un auteur que je traduis m’accorde cette confiance. C’était très émouvant, pour moi. En guise de clin d’oeil, j’ai appelé le personnage principal d’un de mes propres romans « Jerémie », et son amie « Sarah ».

J’ai très envie de traduire les autres romans de Sebastià Alzamora. Il fait déjà partie des «grands » de la littérature. J’espère, simplement, que les lecteurs français s’en apercevront bientôt.

Vous-même êtes auteure : comment parvenez-vous à concilier ces deux expériences, l’écriture et la traduction ?

Je suis traductrice et écrivaine. J’écris principalement pour des ados/jeunes adultes. Jusqu’à maintenant, je me sentais plus traductrice qu’écrivaine, même si j’ai commencé par l’écriture. En ce moment, je suis dans une période de transition. Un peu plus écrivaine, peut-être, que traductrice. Mais les deux se complètent et se nourrissent mutuellement.

Cathy Ytak
Propos recueillis par B. Longre, septembre 2008

 

 

Une expérience de luxe


alzamora4.jpgpar Sebastià Alzamora.
(Traduit du catalan par Cathy Ytak)

Je suis convaincu qu’une des plus grandes satisfactions à laquelle peut aspirer un écrivain est de voir son œuvre traduite dans d’autres langues. Même si une certaine mauvaise réputation pèse sur la traduction et les traducteurs – du célèbre « traduttore, traditore », jusqu’à la phrase de Robert Frost qui définit la poésie comme « ce qui se perd en traduction », il est certain que je ne connais aucun écrivain, en commençant humblement par moi-même, qui ne désire avec ferveur que ses livres puissent être lus dans un maximum de langues possibles.

À mon sens, la traduction peut même être un des arguments les plus évidents et les plus concluants en faveur de la qualité d’une œuvre ou, pour le dire autrement, un mauvais livre ne pourra jamais résister à l’opération de traduction, aussi bonne soit-elle ; en revanche, les grands livres résistent aux traductions les plus maladroites et, si la traduction est de qualité, la valeur de l’œuvre reste intacte dans le passage d’une langue à l’autre. Pour donner un autre exemple : je ne connais pas le russe, mais j’ai eu l’opportunité de constater, grâce aux traductions que j’ai pu lire dans des langues que j’ai la chance de maîtriser, que Dostoïevski est l’un des meilleurs écrivains de tous les temps. Et il en est ainsi parce que Dostoïevski gardera toujours son envoûtante capacité de style et de pénétration de l’âme humaine, dans n’importe quelle langue.
Cela dit, l’accès à la traduction des œuvres catalanes est toujours un peu plus difficile. Même s’il existe aujourd’hui, partout dans le monde, des départements universitaires qui en proposent l’apprentissage et même si, selon les chiffres officiels, le catalan est la dixième langue la plus traduite dans le monde, sa méconnaissance et la concurrence d’une langue d’une plus large portée (au moins en ce qui concerne le nombre de locuteurs) comme le castillan, font que la possibilité qu’un écrivain catalan soit lu à l’étranger dépend bien souvent de la curiosité et de la bonne volonté de quelques traducteurs et éditeurs spécialement curieux et dynamiques — comme c’est le cas respectivement de Cathy Ytak et d’Anne-Marie Métailié, que je veux remercier dès à présent d’avoir permis la concrétisation de mon rêve : voir un de mes livres traduit et publié en français.

Comme l’explique Cathy Ytak ci-dessus, ce que j’ai écrit jusqu’à présent se partage essentiellement en deux genres, celui de la poésie et celui du roman. Et jusqu’à la publication de La fleur de peau, mon expérience comme auteur traduit se réduisait à la poésie : un de mes recueils de poèmes, Mula Morta (Mule morte), a été intégralement traduit en castillan grâce aux bons offices du poète et éditeur Sergio Gaspar. D’autre part, la prolifération d’anthologies et de revues spécialisées en Europe a facilité la publication partielle de mes poèmes dans un certain nombre de langues. Mes deux premiers romans, L’extinció et Sara i Jeremies, n’avaient cependant pas eu cette chance-là.
On peut dire en revanche que La pell i la princesa est apparu sous la tutelle d’une bonne étoile. La première grande nouvelle est arrivée quelques mois à peine après la publication de la version originale catalane : la prestigieuse maison d’édition Métailié avait acheté les droits du roman pour le traduire en français (voyez ce que dit Cathy Ytak sur la rapidité avec laquelle la décision a été prise. En lisant ça, je salivais…)

Ensuite, d’autres traductions de La pell i la princesa ont été publiées et cela a toujours été d’excellentes nouvelles mais, pour moi, cette première traduction a été très particulière. Du fait même d’être la première, bien sûr, mais surtout parce qu’il s’agissait du français, l’autre grande langue voisine du catalan, qui véhicule l’expression d’une des cultures les plus éminentes d’Europe et à laquelle les Catalans se sont toujours référés. Commencer, donc, par le français, était pour moi une valeur ajoutée, d’une importance presque fétichiste.

Tous ces bons augures se sont convertis en réalité lors du processus de traduction que j’ai vécu, grâce à Cathy Ytak, comme une expérience de luxe authentique. À travers une agréable correspondance avec elle, je me suis rendu compte que Cathy était une traductrice exigeante et méticuleuse, qui ne tenait jamais pour acquis une phrase ou un paragraphe tant qu’elle n’était pas convaincue d’avoir trouvé la meilleure solution possible. Attentive aux nuances et aux polysémies, scrupuleuse avec la syntaxe, intuitive et toujours bien disposée à apprendre les mille et un trucs et surprises qui se cachent dans les coins et recoins de n’importe quelle langue — catalan y compris—, chacune de ses traductions est un travail d’écriture littéraire développé dans un maximum de rigueur et de respect vis-à-vis de l’original : à tel point que je lui ai dit plus d’une fois que, au moins en ce qui concerne La fleur de peau, sa traduction améliore clairement l’original : elle a toujours pris cela pour une plaisanterie de ma part, mais je le dis très sincèrement.

alzamora5.jpgEt si tout cela ne suffisait pas, elle est également une excellente écrivaine (si vous ne l’avez pas encore fait, je vous conseille son roman Les murs bleus, je suis sûr que vous me remercierez de vous l’avoir recommandé). De plus, elle fait en sorte de ne traduire que des livres et des auteurs qui l’intéressent, et c’est un honneur pour moi d’en faire partie. Lorsque Cathy Ytak décide qu’elle traduira telle ou telle œuvre, il s’est déjà produit une empathie entre elle et le livre choisi, ce qui constitue, en soi, une garantie du résultat final.
Mais le grand moment de ce travail a été pour moi le séjour au collège des traducteurs d’Arles, en avril 2006. Françoise Cartano, directrice du collège, a eu la gentillesse de consentir à la proposition de Cathy Ytak d’accepter ma présence au collège pendant quelques semaines, afin de pouvoir participer aux dernières révisions de la traduction de ce qui allait devenir La fleur de peau. C’était encore un privilège, il n’est pas ordinaire que le collège des traducteurs accepte les auteurs. En échange, on m’a demandé d’assurer une petite conférence sur la littérature catalane, chose que, évidemment, j’ai faite avec plaisir (Cathy assurant la traduction simultanée, vu que mon terrible français de cuisine déconseillait toute autre option).

L’atmosphère de tranquillité et de recueillement que l’on respire au collège des traducteurs d’Arles, et les installations aussi pratiques que confortables de la bibliothèque m’ont permis de vraiment bien travailler. J’ai ainsi non seulement eu le plaisir d’accompagner Cathy dans la dernière ligne droite de La fleur de peau (fidèle à la rigueur que j’ai tenté d’expliquer plus avant, elle insistait pour revoir et affiner des expressions, des phrases, des références littéraires de toutes sortes, au-delà même de ce qui me semblait, à moi, parfaitement résolu), mais j’ai également eu le temps de mettre à jour mes lectures, d’écrire des poèmes, d’avancer dans la rédaction d’un autre roman et de travailler à l’édition des œuvres complètes d’un poète majorquin, Damià Huguet, que l’université des Îles Baléares m’avait chargé de préparer.

Lorsque j’étais fatigué, j’allais me promener dans les rues d’Arles. J’ai ainsi découvert une jolie petite ville bien soignée, traversée par un Rhône fougueux et entourée de vignes fertiles, d’où est tiré le fameux vin de la région. Une ville fière de son patrimoine culturel, du célèbre amphithéâtre roman jusqu’au petit empire d’Actes Sud (pas si petit que ça), qui comprend outre la maison d’édition, des salles de cinéma, une librairie, un restaurant et un hammam. Lorsque je suis arrivé, c’était la Semaine Sainte, et Arles était plongée dans sa Fiesta, avec un important programme de courses de taureaux et de corridas, qui me procurait une amusante sensation de déjà vu. De retour au Collège, nous préparions des dîners avec toutes les traductrices présentes à ce moment-là — un groupe sélect de dames extrêmement drôles, toutes très aimables avec l’intrus que j’étais —, et nos conversations couraient sur tous les sujets possibles et imaginables : des commentaires sur nos journées de travail respectives jusqu’aux modèles de Santiags, de la singularité de la culture japonaise aux corridas, des films d’Almodovar aux différences façons d’accommoder la roquette (ou rucola, comme on a pris l’habitude de le dire, à l’italienne). Je me souviens aussi, avec une émotion spéciale, de quelques repas pris chez l’ancien directeur du collège, Claude Bleton, traducteur et écrivain, avec son épouse, et d’une soirée dans une salle de billard arlésienne, où j’ai été convenablement humilié par Claude (il ne pouvait d’ailleurs en être autrement). Je peux dire, en résumé, que j’ai eu à Arles l’occasion de m’amuser avec la même intensité que de travailler, et le souvenir que j’en garde ne peut être qualifié que d’heureux.

Mais, plus que tout autre chose, il m’est resté l’idée très nette de l’importance énorme du travail que mène à bien le collège des traducteurs d’Arles (et d’autres semblables répartis partout en Europe) ; il s’agit, ni plus ni moins, que d’impulser et rendre fécond le travail des traducteurs — qui, comme j’ai tenté de le dire au début de cet article, sont des agents fondamentaux pour la transmission de la culture partout dans le monde — et permettre l’échange d’expériences professionnelles, avec l’enrichissement que cela représente tant au niveau personnel qu’intellectuel. Un collège des traducteurs est un foyer de civilisation, une marmite de culture en pleine ébullition. C’est pourquoi, lorsque Cathy m’explique que l’Union européenne a décidé de supprimer les subventions qui leur étaient destinées et que cela menace la survie dans un futur immédiat du collège d’Arles et d’autres collèges du même type, cela m’attriste et me met en rage.

Ma voix est petite, clairement insignifiante devant le poids des grands bureaucrates de Bruxelles ou d’ailleurs. Mais je n’hésite pas à profiter de cet espace de parole pour réclamer que cette décision, clairement erronée, soit rectifiée de manière à ce que le collège des traducteurs d’Arles puisse continuer sa tâche, aussi méritoire que nécessaire. Je le désire avec véhémence, avec autant de véhémence que je désire que La fleur de peau ne soit pas mon premier et dernier livre publié en langue française.

http://www.escriptors.cat/autors/alzamoras/...

http://www.ytak.fr/

http://www.editions-metailie.com/indoc/home.asp...

 

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