Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Dire non à la guerre

lysis.jpgLysistrata, d'Aristophane
Traduit du grec par Raphaël Meltz et Laetitia Bianchi
Arléa, 2003

(par B. Longre)

Une traduction vivifiante, au service d'un texte résolument moderne et populaire.

La pièce est de circonstance (justement, le 3 mars dernier, une lecture universelle s'est déroulée dans tous les coins du monde, 1031 lectures dans 59 pays...) et l'on sait que la préoccupation essentielle d'Aristophane concernait la guerre et la paix ; cette comédie est jouée pour la première fois en 411, durant la guerre du Péloponnèse (les Athéniens et les Spartiates s'affrontaient depuis vingt ans) et peut être considérée, au-delà du genre comique, comme une tentative d'enfin vivre en paix.

Le postulat d'Aristophane est simple : les hommes ne parviennent pas à se réconcilier, laissons la place (et l'Acropole) aux femmes ! Lysistrata (littéralement "celle qui dissout les armées") est une simple femme, peut-être un peu plus intelligente que la moyenne, mais dans tous les cas, elle n'est pas une déesse ; plus admirable encore, sa lutte pour la paix n'est pas motivée par une quelconque soif de pouvoir : elle agit pour le bien de la Grèce et de la cellule familiale, totalement déstabilisée depuis que les maris sont des soldats. On voit bien là comment la sphère individuelle rejoint la sphère publique, sur le mode classique du système des concordances entre famille et cité.
Il est vrai que c'est toujours le stratagème d'abstinence forcée qui est mis en relief lorsqu'on parle de cette comédie, mais le texte recèle d'autres perspectives, non moins importantes. Car le plan de Lysistrata est double et, à la grève du sexe, elle ajoute le contrôle économique : les femmes, non contentes de se refuser à leurs époux, s'emparent de l'Acropole et du trésor des athéniens, empêchant ainsi les hommes de pouvoir entretenir l'armée.

Par essence, le théâtre est un art vivant, n'en déplaise à certains ; et quand il s'est figé dans un texte désuet (qui, dit-on, rend hommage à l'auteur ancien) et dans une pléthore de notes de bas de page (cependant très utiles au spécialiste ou à l'amateur éclairé), on est en droit de se demander comment un tel théâtre peut-être joué sur scène et compris de tous. La nouvelle traduction que proposent Laetitia Bianchi et Raphaël Meltz insuffle un nouvel élan à la pièce : rien d'autre que le texte, où transparaît la langue à la fois poétique et vulgaire du dramaturge ; un mixe savoureux de truculence et d'humour, de situations burlesques et de gravité (essentiellement incarnée par la figure digne de Lysistrata, femme politique par excellence), de dialogues bouffons et de diatribes féministes. Pour rendre la langue populaire d'Aristophane, les traducteurs ont adopté une position claire : "Nous nous sommes résolus à renoncer à cette forme de traduction [référence à l'édition des Belles Lettres], par respect pour les lecteurs pressés et les spectateurs de théâtre à qui on ne lit pas les notes en bas de page. Renseigner les hommes et femmes de plus de dix-huit ans sur ce qu'on voulait leur cacher, à savoir la modernité du théâtre d'Aristophane, voilà donc l'objectif de cette nouvelle traduction".

Les conséquences en sont heureuses, particulièrement du point de vue du rythme : le texte coule, les dialogues sont empreints d'une spontanéité réjouissante, les calembours sont respectés mais peuvent être compris de tous tout en demeurant inventifs (Cinésias, du grec "kinein", baiser, devient Niquelas... ) et les allusions culturelles dûment explicitées dans le texte même, sans qu'il soit besoin de se reporter à quelque note que ce soit (une trentaine seulement, et très brèves, qui servent surtout à éclaircir quelques références ou traditions théâtrales ; un exploit si l'on compare cette traduction à celle d'Hilaire Van Daele, de 1927 ou encore à celle de Victor-Henry Debidour, 1966 — même s'il faut reconnaître que ce dernier fait montre d'une inventivité intéressante pour traduire les jeux langagiers de l'auteur). Mais surtout, c'est sans hésitation que Laetitia Bianchi et Raphaël Meltz ont recours à un vocabulaire totalement libéré des euphémismes généralement employés pour éviter de "choquer" et édulcorer les obscénités de l'auteur ; la fluidité du texte est ainsi rendue évidente :

Lysistrata
Bien. Je ne vais pas garder le secret plus longtemps. Nous devons, nous, les femmes... si nous voulons forcer nos maris à faire la paix... nous devons nous passer de...
Calonice
De quoi ? Dis, dis !
Lysistrata
Vous le ferez ?
Calonice
On le fera, même si on doit en mourir.
Lysistrata
Eh bien : nous devons... nous passer de... bites. (consternation générale. Lysistrata passe d'une femme à l'autre) Tu me tournes le dos ? Tu t'en vas ? Tu fais la tête ? Tu dis non ? Tu changes de couleur ? C'est une larme, ça ?
Calonice
Jamais ! Jamais je ne le ferai ! Que la guerre suive son cours !
(...)
Lysistrata
Ah, les femmes, quelle belle bande de salopes ! Pas étonnant qu'on écrive des pièces contre nous !

Cette nouvelle traduction, en réhabilitant le texte, en évitant de l'inscrire dans un hors-texte pesant, et en démocratisant le langage théâtral, offre une pièce renouvelée. Certaines propositions pourront sembler discutables ( mais traduire, c'est toujours... choisir — et pas nécessairement trahir... — dans tous les cas, sûrement pas ici) et on pourra prétexter que certains noms n'avaient pas lieu d'être francisés ou adaptés, que l'on avait nul besoin d'ajouts de didascalies etc. mais dans un souci de clarté, les traducteurs s'en expliquent dans l'introduction. Certains puristes pourront rejeter cette entreprise et la juger subversive, il est aisé de leur rétorquer que si subversion il y a, tant mieux, celle-ci ne peut que s'accorder à l'esprit d'Aristophane !


http://www.arlea.fr

http://rdereel.free.fr/volAQ2.html

http://www.remue.net/cont/bianchi.html

Les commentaires sont fermés.