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Le réel est mort ! Vive le réel !

artnum.jpgL’Art numérique de Christiane Paul, Thames & Hudson, 2008, nouvelle édition.

 

(par Louise Charbonnier)

 

On a cru toucher du doigt le réel. Avec la photographie, on a cru réaliser le leurre suprême de l’objectivité, de la réalité et de la vérité. On a sacrifié pour cela une part de la réalité : on a omis de souligner qu’une photographie, bien que s’approchant d’un idéal de transparence, reste un bout de papier opaque qui masque autant qu’il révèle.

On a porté aux nues le réel sans souligner qu’on le réduisait au visible. On s’est agenouillé pour célébrer le dieu Soleil ; on a voué un culte à une technique qui permettait, croyait-on, au réel d’advenir, de se manifester sans la médiation de la main de l’homme. On a loué le mécanisme mais on a omis le photographe. On s’est voilé la face derrière des masques de papier parce que la photographie produisait l’illusion suprême du réel et qu’il est toujours plaisant de regarder un tour de magie. Le leurre fonctionne encore, épisodiquement, et sous (précaire) contrat médiatique, dans la presse. Ces vérités en papier mâché constituent une parenthèse enchantée pour celui qui croit encore au réel en images comme on croit au Père Noël. Les photographies de presse, pour la plupart, ont pour but de représenter, donc de maîtriser, cadrer, sélectionner, simplifier, ordonner une réalité par définition complexe, multiple, mouvante. Elles sont de l’ordre du discours : intentionnel et rhétorique. Comme le remarque Sylvain Maresca, « en matière de représentation, il n'y a jamais d'absence d'intention, seulement parfois la mise en avant de signes faisant croire à une absence d'intention - ce qui n'est jamais qu'une autre forme d'intention. » D’où le retrait du photographe, son effacement, sa discrétion : faites comme s’il n’était pas là…

 

Aujourd’hui, trêve de plaisanterie. Réalité et vérité sont des moulins à vent qu’il n’est plus raisonnable ni de combattre ni de défendre. Toute perception de la réalité est déjà mise en forme, appréhendée en fonction de ce que nous en savons préalablement. Toute connaissance suppose reconnaissance. Photographie numérique et réalité virtuelle sont là pour faire prendre conscience de ce que nous n’aurions jamais dû oublier pendant la « parenthèse indicielle », ainsi que la nomme Pierre Barboza : ce qui importe est moins le vrai que le vraisemblable. A ce titre, s’il est un livre que l’on peut recommander, outre celui que nous nous préparons à chroniquer (mais patience … tout vient à point à qui sait attendre), c’est celui de Joan Fontcuberta, Le Baiser de Judas, photographie et vérité. Voici ce qu’il y dit : « Dans la pratique, la vérité est devenue une catégorie peu efficace : d’une certaine façon, nous ne pouvons que mentir. Le débat entre le vrai et le faux est dépassé : il est maintenant entre ‘mentir bien’ et ‘mentir mal’. »

 

Peu importe le réel ; vive l’impression de réalité. Vous avez aimé le vrai réel : vous adorerez son imitation. L’art numérique ça ressemble à du réel, ça a le goût, l’odeur et l’apparence du réel mais c’est encore mieux : ça n’a pas besoin du réel pour exister. Mieux, la matrice numérique fait advenir des perceptions, des sensations, des significations comme avec les dispositifs de "retour de force", ces « appareils qui traduisent les phénomènes et actions survenus dans le monde virtuel en véritables sensations physiques directement ressenties par l'utilisateur ». Même principe pour la « montée d'adrénaline que provoquent les jeux électroniques ». C’est ce qu’on appelle la réalité augmentée, « un monde artificiel qui exclut ou augmente le monde physique », préfiguré par William Gibson dans son livre Neuromancien.  

 

« Cette forme de réalité virtuelle peut être considérée comme une psychologie de la désincarnation, en ce qu'elle annonce en définitive la possibilité d'abandonner le corps obsolète et d'investir le paysage numérique sous la forme d'un cyborg. Considérée sous cet angle, la réalité virtuelle s'inscrit dans une vieille tradition de volonté de fuir le corps, tradition dont on peut situer l'origine au XVe siècle et à l'invention de la perspective linéaire. Or, ce concept de désincarnation ignore la dimension physique de notre corps et la réalité de notre interaction avec l'ordinateur, laquelle demeure à la base un processus physique pour lequel il s'agit bien souvent de se soumettre aux exigences qu'impose le fonctionnement d'un appareil (porter un casque, par exemple). »

 

Ce que fait apparaître l’art numérique, c’est que l’homme constitue un extraordinaire et incontournable interface de création de la réalité, comme le soulignait déjà Boris Cyrulnik : « Si l'on s'entraîne à penser la condition humaine comme un corps capable de produire un monde virtuel et de l'habiter en l'éprouvant réellement, le corps, l'alentour et l'artifice seront conçus comme un ensemble fonctionnel : un individu poreux, pénétré par un alentour sensoriel, que structure l'artifice. L'homme est deux fois ensorcelé : par l'évolution qui façonne son monde et suscite la pensée qui façonne son monde. » L’art numérique exploite cette nécessité de faire advenir des mondes et des univers mentaux à habiter. Ce qui importe ce n’est donc plus de chercher un inatteignable et hypothétique réel à l’état de nature, mais de réussir à produire une fiction recevable, vraisemblable. De réussir à faire croire, d’entraîner l’autre dans son jeu (même celui-ci se donne, comme dans les médias, l’apparence du sérieux). L’art numérique perpétue une vieille tradition de cohérence fictionnelle mise en œuvre dans les tragédies grecques. Et ce n’est sans doute pas par hasard si l’on peut lire en avant-propos à Œdipe Roi : « Une pièce dont on critique la vraisemblance est une mauvaise tragédie, non pas parce qu’elle est invraisemblable mais parce qu’elle n’a pas su le faire oublier. » Christiane Paul invite le lecteur à s’installer devant la scène de ce théâtre virtuel pour assister à la naissance d’un nouvel acte de la représentation humaine.

 

 

http://www.thameshudson.fr/

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