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Art d’Emmanuel Carrère

ecarrere.jpgUn roman russe
Emmanuel CARRÈRE
Folio n°4771, 2008

(par Frédéric Saenen)

 

Faut-il nécessairement mener une vie d’écrivain – soit digne d’intérêt au point d’être racontée – pour être écrivain ou, à l’inverse, faut-il être a priori écrivain pour saisir que tout événement qui survient est voué à devenir matériau littéraire ? C’est cette interrogation principielle, aussi insoluble sans doute que celle de l’œuf et de la poule, qu’Emmanuel Carrère approfondit, chaque fois un peu plus vertigineusement, depuis une vingtaine d’années.
L’Adversaire était à ce propos un texte des plus symptomatiques, en filigrane duquel se dressait le constat que, à la faveur d’un dramatique fait divers, la réalité avait définitivement dépassé la fiction, et que, sur le terrain du mentir-vrai, Romand avait supplanté le Roman. Le titre de l’ouvrage mériterait peut-être même d’être réévalué en ces termes, car l’écrivain semblait être tombé à son maître majuscule : le mythomane meurtrier qui, acculé à l’impératif de dévoilement, préfère dégommer un à un ses personnages en quête de mari, de fils, de père, d’amant, donc d’auteur. La réédition en format poche de Un roman russe précipite à nouveau le lecteur en plein piège, au fil d’un quinconce aussi jouissif qu’angoissant.

Le récit se présente, selon l’aveu de Carrère même, comme une fuite par rapport aux univers qu’il s’est attaché à dépeindre jusque là, une tentative d’évasion vers « autre chose » que le sordide ou le crime. Pourtant, l’horreur semble coller aux basques et à la plume de notre homme ; sitôt semée, elle revient à lui, par le détour de coïncidences et de concordances troublantes.

Carrère s’embarque dès lors à la recherche de la cause de cette pesante fatalité. Le chemin qu’il va suivre va l’emmener dans le cul du monde (figuré par le bled de Kotelnich) et aux abords de celui de Sophie, belle, désirable, adorée, et bientôt quittée. Ce double périple aux confins de la douleur est sous-tendu par la quête profonde des origines qui obsède le romancier.
En effet, en dépit des réticences de sa mère, le bien connu Secrétaire perpétuel de l’Académie, Carrère n’a de cesse d’en apprendre davantage à propos de l’énigmatique figure que fut Georges Zourabichvili, son grand-père maternel. Ainsi explore-t-il les lettres et le visage de cet homme qui entretint un sentiment aigu de sa déchéance (rejoignant en cela le Dostoïevski des Notes dans un souterrain) et joua un rôle fort peu digne auprès des autorités d’occupation durant la Seconde Guerre mondiale, avant de disparaître sans laisser de traces.
Le décryptage de l’énigme va de pair avec un travail linguistique de fond, car la patrie de Carrère se situe moins dans des lieux historiques que dans les accents de la langue russe qui le hantent depuis l’enfance. Le récit est ainsi émaillé de pages touchantes et flirtant avec la drôlerie, où l’on voit un quadragénaire accompli s’évertuer à réapprendre par cœur des comptines dont sa mémoire n’a conservé que d’informes bribes.   
Mais l’essentiel du travail littéraire de Carrère n’est pas dans la relation de l’improbable reportage que la petite équipe réalise au fin fond de nulle part ; ni dans celle du déchirement de son couple ; ni même dans l’exhumation d’un passé qui passe si mal. Le tour force de l’écrivain est de tisser, en même temps qu’il la découvre avec étonnement, la toile qui structure invisiblement ces tranches de vie, en apparence si étrangères les unes par rapport aux autres. L’œuvre se figure alors comme un donné du temps, dont il s’agit de distinguer les signes par le périlleux truchement des mots.
L’écriture de Carrère est désarmante, comme l’est d’ailleurs tout exercice de sincérité intégrale. Voilà un écrivain qui met en plein jour ses failles, ses déroutes, son fichu caractère, ses drames, mais dont le ton unique de la voix évacue de ce bilan toute forme de complaisance et de mesquinerie. Aucune bassesse dans cette prose solide, qui se tient sur la crête de l’autofiction sans jamais verser dans le narcissisme stérile. On en voudra pour preuve ce seul exemple : lorsqu’il évoque les rudes critiques que lui assena jadis Sollers, l’auteur en rend compte mais ne règle aucun compte. Et son élégance terrasse le vulgaire.
Dans le sillage de l’obsession stendhalienne ou des pages les plus ascensionnelles du Choix de Sophie de Styron, Carrère élabore un véritable art du fiasco, une manière contemporaine de dire l’échec et la dimension foncièrement déceptive de l’existence. La lettre finale adressée à sa mère est à cet égard un morceau d’émotion pure, et la seule clôture possible d’un texte si difficile, voire impossible, à conclure.
On trouvera peu d’équivalent, dans le paysage éditorial français actuel, d’une telle constance dans l’exigence et la force de l’écriture. Le style de Carrère, sous ses dehors froids, a tôt fait de révéler son charme hypnotisant. L’on s’attache à en suivre les sinuosités, à en dégager la forme et le sens, comme pour le plus beau des marbres – dont il porte le nom, à une lettre près.  

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