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05/10/2008

Hasard de l’histoire ou transition radicale ?

kaspi3.jpgÉtats-Unis 1968. L’année des contestations
André Kaspi
André Versaille éditeur, 2008
(par Christophe Rubin)
Spécialiste de l’histoire nord-américaine, André Kaspi a contribué cette année au grand nombre de parutions concernant 1968. Cet ouvrage raconte cette année particulière en quelques chapitres focalisés sur de grandes évolutions sociales et quelques grands événements, révélant une incroyable densité historique : hasards de l’histoire ou transition radicale correspondant à une logique globale ?
Kaspi commence par la guerre du Viêt Nam, arrière-plan déterminant de l’élection présidentielle qui se prépare. Tout semble s’être mis en place en 1964, quand deux navires américains avaient subi les attaques de torpilleurs nord-vietnamiens, permettant au président Johnson de demander au Congrès les pleins pouvoirs – en quelque sorte –, obtenus presque à l’unanimité. « L’ennui c’est que les incidents n’ont pas eu lieu », comme le révèleront les archives secrètes quelques années plus tard…


Mais l’essentiel était de provoquer un sursaut d’indignation nationale liée à la peur de l’expansion du communisme et de commencer une escalade guerrière, tout en provoquant – par les excès de cette guerre comme par les frustrations liées à une guérilla à laquelle le public n’est pas habitué – un début d’opposition à la guerre. La télévision, qui a un rôle de plus en plus important, provoque également une sorte de traumatisme, face à une guerre qui perd son sens. Les candidats sont donc, cette année-là, amenés à se prononcer par rapport à ce thème, y compris un Johnson qui pourrait exceptionnellement se présenter pour un troisième mandat, le premier ayant duré moins de deux ans, lorsqu’il a remplacé John F. Kennedy après son assassinat.
Autre récit d’André Kaspi et autre assassinat : celui de Martin Luther King en avril 1968. La situation est complexe et l’auteur en retrace toutes les circonstances concrètes. Memphis, où le célèbre pasteur viendra essayer de calmer le jeu, est une ville où il fait bon vivre mais où les injustices raciales ont donné un sens tragique aux injustices sociales. Dans de nombreuses autres villes, le militantisme noir s’est durci et a versé dans une guérilla urbaine politisée, contre l’Amérique blanche et raciste, pour le Black Power, notamment sous l’impulsion de Stokely Carmichael. Quant à King, à la veille de son assassinat (suivi d’une traque qui fait ici l’objet d’un récit à part entière), sa position de leader pacifiste inspirée de celle de Gandhi est donc affaiblie par rapport à une révolte noire plus virulente ; mais c’est aussi face au pouvoir blanc – et notamment le FBI qui pourra le persécuter plus facilement – qu’il est devenu suspect à la suite de déclarations dénonçant la guerre du Viêt Nam.

Transformé en martyr pas son assassinat accidentel, King ne semble être, selon l’auteur, que par hasard lié aux contestations de l’époque avec lesquelles il n’avait plus grand-chose à voir, puisqu’il aurait au contraire été associé au fait qu’ « en 1964-1965, les revendications de la communauté noire sont, pour l’essentiel, satisfaites ». Ce chapitre, relativement distinct de ceux qui l’entourent du fait de cette thèse, en partie explicite, en partie suggérée par l’enchaînement des mises en situation et des récits, mériterait sans doute de plus longs débats.

Un autre chapitre s’ancre dans une comparaison entre le mai 68 parisien et celui des étudiants américains. La différence vient surtout du fait que le mai de ces derniers « dure sept ans », de 64 à 70, comme une « épidémie (…) avec des rémissions et de brusques accès de fièvre ». Au-delà de ce lexique médical qui semble vouloir associer la révolte à une maladie juvénile, l’auteur propose une comparaison intéressante entre deux universités américaines en partie opposées par leur histoire et par leur style : Columbia, à New York, et Berkeley, en Californie. Dans les deux cas, il s’agit d’étudiants qui défendent la cause des Noirs, Berkeley ayant donné l’exemple aux autres, dès 1964, avant même de se soucier de la guerre du Vietnam. L’auteur suggère que le catalyseur est une prise de conscience politique : les étudiants se seraient rendu compte qu’ils constituaient une classe sociale à part entière et qu’ils pourraient lutter contre une administration qui émanerait d’une autre classe sociale, jusqu’à parler de «pouvoir étudiant » comme on parle de « pouvoir noir », avec un prolongement tiers-mondiste qui en découle par analogie. L’auteur détaille également les principaux aspects de la révolution culturelle correspondant à ces révoltes politiques, autrement dit de la contre-culture : drogues, liberté sexuelle et nouvelle musique.

Suit encore un récit d’assassinat : celui du candidat Robert Kennedy, rattrapé par le conflit israélo-palestinien. Puis une autre candidature marquante : celle de George C. Wallace, gouverneur de l’État d’Alabama depuis 1963 avec un projet peu ambigu : « Ségrégation aujourd’hui ! Ségrégation demain ! Ségrégation toujours ! » Celui qui s’est fait aider par le Ku Klux Klan pour faire obstacle aux lois civiques dans son État entend désormais s’aider de groupuscules d’extrême droite et de nostalgiques du nazisme pour fédérer la peur et le racisme d’autres Américains moyens. On peut lire des slogans comme « L’Amérique, vous l’aimez ou vous la quittez ! » Mais si sa popularité croit rapidement, ses électeurs potentiels auront finalement encore plus peur de son colistier, un général en retraite qui évoque dans un meeting la possibilité d’utiliser l’arme nucléaire. Nixon est donc élu en novembre, dans l’ambiance d’un retour au conservatisme.

Mais la conclusion que tire l’auteur de ces coups de zoom sur l’année 1968, c’est qu’il s’agit d’un maillon dans une remise en question profonde, dans un vent de changement qui se prolonge tout au long des années 1960. Et « 1968 n’est pas un accès de fièvre qui saisirait un pays malade, frileux et vieilli. C’est à l’inverse une inévitable transition, un moment d’une importance primordiale dans l’histoire d’une nation qui vient de subir une cure de rajeunissement. » Mais la vitalité de la contre-culture et la puissance des révoltes provoquent aussi des « effets pervers », comme le retour d’un conservatisme vigoureux.

http://www.andreversailleediteur.com/

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