30.09.2008

Miel amer d'Ouzbekistan

mahmoudov3.jpgLa Montagne éternelle
Mamadali Mahmoudov
traduit de l'ouzbek par Philippe Frison
Editions de L'Aube, 2008

(par Françoise Genevray)

La liste de personnages qui ouvre le roman fait-elle craindre au lecteur de s'égarer dans une généalogie touffue ? Qu'il ne se laisse pas intimider : elle aide à s'orienter dans une fresque ambitieuse, chatoyante, mais dont la structure s'avère finalement assez simple. La Montagne éternelle déroule sous nos yeux le quotidien des petites gens d'Ouzbekistan (artisans, bergers, femmes d'intérieur, étudiants), la nature somptueuse qui façonne l'âme du pays, et aussi tout un pan de son histoire riche de valeureux guerriers, de mystiques, de lettrés, de savants. Trois protagonistes masculins se détachent, dont la stature archétypique rappelle et prolonge la riche tradition épique d'Asie centrale. Au premier rang figure Rahmat le charpentier, l'homme de la forêt profonde : fier, puissant, taciturne, le patriarche incarne la continuité familiale et les traditions ancestrales de son peuple.

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29.09.2008

J'ai un truc

truc.jpgMoi, mon truc

M. Lisa et D. Perret
L’Atelier du poisson soluble / musée du Louvre, 2008

 

(par B. Longre)

 

Un titre du Poisson soluble à classer, une fois encore, parmi les inclassables et autres curiosités… D’abord, la couverture astucieuse de ce petit ouvrage souple offre la possibilité de l’envoyer tel quel par la poste ; mais on insistera davantage sur ce qu’il contient : une énumération de situations où l’on se sent en position d’infériorité, par la faute de petits détails en réalité bien anodins ; des situations qui sentent assurément le vécu et qui partent d’un postulat commun à nombre d’entre nous (« Quand je ne peux plus me voir en peinture… », d’où l’une des raisons du partenariat éditorial avec le Louvres). Les auteures nous offre une petite solution simple mais efficace pour s’accepter tel que l’on est – encore fallait-il y penser.


http://www.poissonsoluble.com/main.html

L’Eau et le Feu

jchauvire3.jpgLa Terre et la Guerre
Jacques Chauviré

Le temps qu’il fait, 2008

(par Jean-Pierre Longre)

Certains romanciers assaisonnés à la sauce médiatique actuelle devraient lire le discret docteur Jacques Chauviré (1915-2005), et particulièrement La Terre et La Guerre. Ils y verraient peut-être, s’ils en sont capables, comment un récit de fiction peut à la fois traduire et transfigurer la réalité, comment l’écriture peut investir événements et personnages, comment un vrai roman doit être une somme susceptible de planter dans l’esprit du lecteur les bouleversements du monde et des individus, et ainsi de bouleverser le lecteur lui-même.

La famille Calvière vit dans les Dombes, près de la Saône que l’auteur a bien connue et si bien évoquée dans d’autres livres. Du début à la fin de la guerre de 14-18, Jérôme et sa femme Lucie, leurs enfants Laurence, Jean et Amélie vont connaître et subir ce qu’ont connu et subi bien des familles françaises durant cette période : départs pour la guerre, blessures morales et physiques, deuils, changements imperceptibles ou éclatants dans la manière d’appréhender la vie.

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28.09.2008

Miraculeux ? Assurément.

edouard.jpgLe miraculeux voyage d’Édouard Tulane
Kate DiCamillo

illustrations de Bagram Ibatoulline, traduit par Sidonie Van Den Dries, Tourbillon, 2007

 

(par B. Longre)

Ce roman illustré, aux allures de beau-livre, réserve d’insoupçonnables ravissements au lecteur. Littérature « jeunesse » ? Pas vraiment. Éminemment picaresque, et pourtant bâtie comme un conte qui s’inspirerait de nombreux autres tout en demeurant unique, l’histoire d’Édouard, lapin de porcelaine narcissique et superficiel, recèle tant de niveaux de lecture que chacun est susceptible d’y trouver son compte. Malmené par de multiples événements, balloté par les éléments ou les humains qui croisent sa route, Édouard est un héros au prime abord peu sympathique, qui évolue bien malgré lui, de la déchéance à la rédemption : il s’humanise peu à peu, se métamorphosant au fil des ans, tandis qu'il se découvre un cœur et des sentiments. Le raffinement des illustrations à l’ancienne rappelle par instants la précision d’un Norman Rockwell et ajoute à l’ensemble un charme désuet qui s’accorde à la perfection à ce roman sans âge, qui a déjà tout d’un classique.

27.09.2008

« le bonheur du lecteur »

restif.jpgL’Anti-Justine
Restif De La Bretonne
La Musardine, Collection « Lectures amoureuses de JJ Pauvert »

 

(par F. Saenen)

 

C’est en 1798, soit sept ans après la publication de Justine ou les malheurs de la vertu, que Restif réplique à l’œuvre «infâme» de Sade, avec son Anti-Justine. L’ouvrage ne fut initialement tiré qu’à cinq exemplaires et, bien qu’inachevé, il donne une bonne idée du projet que nourrissait Monsieur Nicolas à l’encontre du Divin Marquis : produire un livre «plus savoureux que le sien », point tant morbide, attaché à dépeindre les délices de l’amour plutôt qu’à encourager au bafouage des bonnes moeurs. La cohérence narrative passe donc très largement au second plan, au profit d’une exubérance permanente, doublée d’une increvable inventivité langagière. L’on s’amusera donc des ébats de Melle Convelouté, des « conilleries » de Vitnègre – qui coucha avec sa filleule, femme d’un espion de police – des dépucelages et gamahuchages en tous genres… De quoi contribuer au but que Restif assignait à tout auteur digne de ce nom : « le bonheur du lecteur ».

 

http://www.lamusardine.com/BOU2/bin/accueil.cgi

25.09.2008

Sujet piégé

bgobille3.jpgMai 68
Boris Gobille

La Découverte, coll. « Repères, 2008

(par Olivier Orain)

Dans la déferlante d’ouvrages publiés pour les quarante ans des « événements » de Mai 68, il est sans doute difficile de s’y retrouver, entre les gros volumes collectifs, les livres d’images, les rééditions, les essais et pamphlets…

Le sujet est piégé, tant il continue de susciter les passions — négatives le plus souvent. Il s’est d’ailleurs écrit un nombre considérable d’ouvrages d’opinion, pauvres en informations fiables mais riches en jugements, et souvent écrits à l’emporte-pièce. Autre genre prisé : la chronique centrée sur les vedettes du mouvement, qui a donné le livre à succès Génération d’Hervé Hamon et Patrick Rotman.

Pourtant, à côté de ces entreprises éminemment médiatiques, existe depuis au moins deux décennies tout un champ de recherches dans lequel se mêlent historiens, sociologues, politistes et autres praticiens des sciences sociales. Ils essaient de dépasser la posture militante au profit d’enquêtes solides et cherchent à en finir avec les clichés — ceux-là mêmes qui nous sont resservis jusque dans les campagnes présidentielles…

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24.09.2008

Lisbonne brûle-t-elle ?

fvallejo3.jpgL’incendie du Chiado
François Vallejo
Viviane Hamy, 2008

(par Frédéric Saenen)

En août 1988, François Vallejo est témoin, depuis sa chambre d’hôtel, de l’incendie qui ravagea l’un des quartiers les plus populaires de Lisbonne, le Chiado. Quelque vingt après, cette catastrophe lui inspire un roman improbable, dans lequel il met en scène quatre figures égarées, en quête de destin.

Les protagonistes – un Français, un photographe de presse, une femme qui a perdu sa fille et un gardien de nuit – se font en effet « prisonniers volontaires » des ruines encore fumantes. Ainsi chacun d’entre eux, au cœur de ce paysage apocalyptique, compte-t-il retrouver à sa façon le sens de son passé ou de sa vie. Pour les assister dans ce dévoilement, un certain Juvenal, émergeant comme par miracle du brouillard cendreux dans un costume impeccable, jouera, pour leurs aveux respectifs, le rôle de Deus ex machina. Et sa présence sur les lieux se révèlera loin d’être anodine…

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Une couronne méritée

dinah3.jpgDinah Washington
La Reine – The Queen 1943-1957

Direction artistique, texte livret (24 pages) et discographie: Jean Buzelin
(double CD Frémeaux & Associés FA 5209 ; distribution Nocturne
)

(Par Jacques Chesnel)

Dinah Washington (Ruth Lee Jones, 1924 – 1963) a sa place au panthéon des grandes vocalistes de jazz aux côtés de Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Carmen McRae, Sarah Vaughan, Nina Simone, Betty Carter, Abbey Lincoln, Shirley Horn (sans oublier Anita O’Day), toutes nées au cours du siècle dernier. Elle fut sans conteste celle qui fut la plus attachée à s’appuyer sur les racines du gospel et surtout du blues (n’en fut-elle pas surnommée La Reine) ce qui la distingue principalement de ses consœurs, tout en étant, souligne Jean Buzelin, "une musicienne capable de chanter, ave un égal résultat, blues, ballades, pop songs, jazz, standards de Broadway… elle déclarait elle-même : « je peux tout chanter » " ; elle le démontre admirablement tout au long de ce coffret.
Sa voix : légèrement acidulée, vibrato de grande flexibilité, parfaite justesse. " Elle possédait une diction parfaite, un sens de la nuance toute en subtilités et une « sophistication naturelle », n’appuyant jamais ses effets, ne cherchant pas à travailler une voix légèrement nasillarde qui conservera toujours la fraîcheur mutine de sa jeunesse" (J.B).

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22.09.2008

Nos morts

lgaude3.jpgLa porte des enfers
Laurent Gaudé

Actes Sud, 2008

(par Madeline Roth)

 

Ne pas lire les quatrièmes de couverture. Règle d’or. L’entrée dans le dernier roman de Laurent Gaudé se fait peut-être à cette condition. Les premiers chapitres glacent et embarquent, torturent le ventre. Raconter les premières scènes – et même, tenter de « résumer » le livre m’apparaît assez impossible depuis quelques jours, depuis que traînent en moi les rues de Naples et la voix de Matteo.

« Tout ça, ce sont des histoires pour enfants, dit Matteo en regardant le sol avec dureté. Les morts ne remontent pas, professore.
- Non, effectivement, répondit le professore avec un calme égal. Mais vous pouvez descendre, vous. »

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Ballade glissée

oldmariner.jpgLa Ballade du vieux marin
Samuel Taylor Coleridge

Mise en scène de Jean-Baptiste Sastre
Avec Jean-Marie Patte
Théâtre de Chaillot, du 17 septembre au 11 octobre 2008

(par Nicolas Cavaillès)

Seul en scène dans un hangar délabré – le studio – sous Chaillot, Jean-Marie Patte déroule avec humilité et brio la Ballade du vieux marin de Coleridge, traversée des océans les plus houleux de la conscience, gorgée de visions et de révélations auxquelles le comédien se livre avec une placidité somme toute haletante. La diction sobre et parfaite suit l’extraordinaire traduction libre faite par Alfred Jarry de ce texte hallucinant, et le petit bonhomme usé qui tient mal en place glisse sur la scène déserte, théâtralement simple, simplement théâtrale, sans décor ni éclairage particulier, le lecteur précautionneux livre une partition sensible et subtile, calme et retirée. En vieux marin, il distille son alcool avec une régularité rare, précise et d’autant plus troublante – loin des virulentes volutes romantiques auxquelles on associe d’ordinaire ce célèbre poème de Coleridge : que l’on se souvienne par exemple de Denis Lavant dans un récent Burroughs surpris en possession du Chant du vieux marin, impressionnant dans un tout autre genre, cette diversité même des lectures étant bien sûr une autre preuve éclatante de la richesse du texte. Ici, dans un silence assourdissant et une lumière crue, les mots découlent en discontinu, mais sans écarts de voix, et font toujours mouche, les images s’impriment et les pauses résonnent – et l’albatros, et l’arbalète, comme une sorte de lecture tolstoïenne d’un fragment dostoïevskien, ou valéryenne du Bateau ivre. Preuve encore que les poèmes ont plus d’une vie.

http://www.theatre-chaillot.fr/

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