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Une plus juste reconnaissance ?

pcameron3.jpgUn Jour cette douleur te servira de Peter Cameron - trad. Suzanne Mayoux - Rivages, 2008

(par Joannic Arnoi )

Depuis 1995, les éditions Rivages ont fait montre d’une fidélité exemplaire à l’égard de Peter Cameron : Un Jour cette douleur te servira est son cinquième roman traduit, outre un recueil de nouvelles paru en 2006, Au Beau Milieu des choses. Ses premiers romans, Week-end et Année Bissextile, étaient des chroniques douces-amères portraiturant la vie des gays cultivés new-yorkais. Le rapprochement avec des auteurs comme Stephen Mac Cauley ou David Leavitt était alors assez tentant, même s’il y a une finesse et une élégance dans les premiers livres de P. Cameron qui les distingue.

Avec son troisième roman traduit, Andorra, il a opéré un virage ambitieux et risqué : délaissant le domaine balisé de la « littérature gay » de divertissement, il y décrivait l’errance intérieure d’un homme peu à peu délaissé dans une principauté sournoisement oppressante. À l’image de son héros-narrateur, il s’agit d’un roman peu amène et assez opaque, qui évoque L’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casarès et la superbe nouvelle La Rive asiatique de Thomas Disch. Mais rien qui soit de nature à susciter un engouement immédiat.

De fait, Peter Cameron demeure un auteur assez confidentiel, rarement mis en avant par la critique, méconnu du grand public. C’est un miniaturiste, un artiste de la nuance, du quotidien infime, en contraste radical avec le tapage qui fait souvent le succès des écrivains made in USA (faut-il des noms ?). Pourtant, il gagne à être lu : ses talents de dialoguiste, son sens du détail, son humour discret sont un vrai bonheur. À ce titre, Un Jour cette douleur te servira est sans doute son livre le plus séduisant. Raconté par un jeune homme de dix-huit ans fraîchement sorti du lycée, James Sveck, à l’esprit on ne peut plus aigu, ce roman signe le retour de Peter Cameron au biotope bourgeois new-yorkais de ses premiers romans. La narration est supposée se passer entre le 24 et le 30 juillet 2003, et revêt en apparence l’aspect d’un journal intime, même si certains chapitres renvoient à des épisodes antérieurs et prennent alors une autre forme narrative. James raconte un quotidien ronronnant avec une verve désenchantée. L’ironie de ses descriptions permet à l’auteur, dans un jeu de miroir assez subtil, de suggérer beaucoup sur la psyché du jeune homme.

« L’allée des chiens est une partie entièrement clôturée du jardin public, et une fois que l’on a franchi les deux portillons qu’il ne faut jamais, sous peine de mort, ouvrir simultanément, on peut enlever la laisse à son animal et le laisser batifoler avec ses congénères. À mon arrivée vers quatre heures de l’après-midi, l’allée se trouvait presque déserte. Les gens plus ou moins sans travail qui la fréquentaient durant la journée étaient partis et les autres n’étaient pas encore là. Restaient quelques personnes rétribuées pour promener leur assemblage hétéroclite de chiens, dont aucun ne paraissait d’humeur à batifoler. Miró a gagné au petit trot notre banc favori, par chance dans l’ombre à cette heure-là, et il a grimpé dessus. J’ai pris place à côté de lui mais il m’a tourné le dos d’un air indifférent. »

Si le quotidien de James semble on ne peut plus monotone, on ne saurait en dire autant de ses réactions insolites, qui jettent le trouble dans un univers policé. Un épisode de fugue arrivé au printemps précédent, ou encore un mauvais tour joué au collaborateur de sa mère (directrice d’une galerie d’art), sont autant d’actes manqués par lesquels le personnage exprime un désarroi que sa retenue sophistiquée condamne au silence.
« Le problème principal, c’est que je n’aime pas les gens en général, ceux de mon âge en particulier, et que les étudiants sont des gens de mon âge. J’irais plus volontiers à l’université s’il s’agissait d’une université pour les vieux. Je ne suis pas un inadapté social ni un dingue (quoique les inadaptés sociaux et les dingues ne s’identifient sans doute pas comme tels) ; simplement, je ne trouve aucun plaisir à être avec des gens. Ils échangent rarement des propos intéressants, du moins d’après mon expérience. Ils racontent leur vie, qui ne présente pas grand intérêt. Alors l’impatience s’empare de moi. »

Fâché avec ses contemporains, réfractaire à toute comédie sociale, les récits de James suggèrent en creux et comme incidemment son enfermement dans une vie contemplative. À la surface des dialogues étincelants que lui cisèle Peter Cameron, il apparaît spirituel. Mais c’est un brio que trouble une profonde fêlure, qui parfois se manifeste ouvertement.
Il serait tentant de citer nombre de passages, tant le roman propose un contraste séduisant entre une écriture astucieuse et drôle et une situation qui apparaît d’une sourde tristesse. Il y a là sans doute le ressort principal du charme particulier qui émane de ces pages. James est au demeurant dans la longue lignée de ces personnages post-adolescents inoubliables des teen novels de langue anglaise : Holden Caulfield dans L’Attrape-cœurs de J.D. Salinger, Phineas dans Une paix séparée de John Knowles, Hal dans La Danse du coucou d’Aidan Chambers, etc. À ce titre, c’est un livre que l’on pourrait recommander aussi pour de grands adolescents.

En revanche, parler de « roman d’éducation » comme le fait l’éditeur est assez discutable : si le récit de cet été perturbé suggère sans doute un tournant dans l’existence du personnage, on ne saurait dire que le lecteur assiste à autre chose qu’une prise de conscience (et encore est-elle très fragmentaire). Peter Cameron s’empare d’un moment fugitif sans l’ampleur et la lourdeur de procédé des bildungsroman. Et il s’agit surtout d’une « déséducation », dans la mesure où l’extrême raffinement intellectuel du personnage apparaît comme l’un des piliers de son aliénation (douce).

Un Jour cette douleur te servira pourrait bien être le livre d’une plus juste reconnaissance de Peter Cameron en France. À la fois subtil et très accessible, drôle et touchant, il concilie la veine new-yorkaise des débuts et les ambitions littéraires des œuvres suivantes. La traduction de Suzanne Mayoux restitue l’élégance nonchalante et la clarté à proprement parler classique du texte anglais. On ne pouvait demander davantage.

 

http://www.payot-rivages.net/

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